IX
— ? Comment allez-vous ? Pouvez-vous parler ? ?
Un hochement de tête renseigna le prince qui semblait plus fatigué que la veille. Ils se tenaient dans le couloir sinueux de devant la chambre de Pimprenelle.
“J’ai peine à croire que c’est un accident. Vous vivez dans un endroit bien moins accueillant.”
Pimprenelle n’eut pas la force de se vexer de cette maladresse ; elle leva ses mains, et par de simples gestes confirma que ce n’en était pas un. Les cheveux pales de Rhode étaient attachés négligemment, et tombaient éparses sur son épaule.
— ? Quoi qu’il en soit, dit-il plus doucement, je regrette qu’un tel malheur vous soit arrivé ici. Ah, si seulement je pouvais entendre votre voix ! ? Il marqua une pause, fixait la peau devenue laiteuse de la Dr?le, avant de lui demander:
— ? Quelqu’un vous a-t-il poussé ? êtes-vous en danger ? C’est arrivé le soir de votre serment, je crains si que ca ne soit— Il s’interrompit soudain, comme surpris d’avoir laissé échapper ses propres pensées. Pimprenelle tourna les talons, et se mit à écrire au bureau de sa chambre: Je passerais serment demain, lorsque que je pourrai parler.
Quand il lut ces lignes, la bouche du prince s’entrouvrit d’étonnement, comme si la décision dépassait ses attentes.
— ? Je ne veux pas vous presser, ? dit-il alors, plus mesuré. ? Mais j’aimerais que vous puissiez rejoindre au plus t?t l’équipe pour coucher par écrit ce que vos yeux auront vu, ce que vos sens auront senti. ? Puis, il tira un tiroir du bureau, ce qui fit reculer Pimprenelle adossé à celui-ci. Il en tira un carnet de cuir souple, et lui tendit
“Il est à vous. Tenez un journal durant votre séjour ici, consigner s’y tout ce qu’il vous semble important de noter.” Sur ces mots, il la salua, s’excusa de devoir déjà repartir, et referma derrière lui la porte avec une délicatesse inattendue.
Le carnet était tout à fait ordinaire. Mais puisqu’elle n’avait rien d’autre à faire que de se reposer, Pimprenelle s’attela à la tache et coucha sur le papier tout ce qui s’était passé depuis son voyage en train. Vinciane était repartie t?t dans la matinée, alors qu’elle dormait encore. Elle l’avait barbée de ses histoires la nuit précédente, alors que sa pauvre amie ne demandait qu’à dormir. Vinciane avait parlé du travail qui commen?ait : ennuyeux à mourir, disait-elle, au point de vouloir déjà s’enfuir. Elle lui avait décrit un batiment rustique, aux couloirs qui sentaient l’encre et le métal, et que chaque salle résonnait de son grondement sourd, vrombissant, persistant. Elle avait subi l’introduction d’un cours ? pour conna?tre les bases ?, avait-elle dit. Elle avait bien-entendu détesté, et s’était plainte de la claustrophobie des lieux, du poids des interactions, de l’énergie que cela lui arrachait. Pimprenelle se rappelait qu’elle rêvait déjà alors que Vinciane parlait encore, lui détaillant ses plans d’évasion. Cependant, elle n’avait pas conter mot sur ce que les étoiles lui avaient fait subir en retour de la promesse brisée. Elle déduisait que ?a avait finalement d? être jugé bénin.
La journée passa étonnamment vite, et elle savourait ce temps passé seule. Ses pas l’emmenèrent à travers le dédale des pièces, jusqu’à ce qu’elle e?t presque fait le tour presque complet de la demeure. Restèrent inaccessibles que quelques salles fermées à clef, et les appartements de Rhode. Et pourtant, c’était justement celles-là qui attisaient le plus sa curiosité. Non pas seulement parce qu’elles étaient fermées, mais aussi parce qu’elles étaient intimes à Rhode. Elle se surprenait à vouloir en deviner les contours. Elle aurait pu chercher une ruse, forcer un passage, mais s’abstint, par respect, sans doute. Ou peut-être par une forme d’égard, ce qui l’étonnait d’autant plus.
Elle s'était finalement décidé d’aller vers le sommet de la demeure.
En tatonnant les mécanismes, elle parvint à ouvrir le plafond en entier, laissant le ciel se déployer au-dessus d’elle. Le grincement fut affreusement bruyant ; elle craignit d’avoir commis une bêtise. Mais nul ne vint. Seuls des petits oreillards, mammifères nocturnes aux ailes fines, tournoyèrent autour des instruments et brouillèrent sa vue. Malgré tout, la nuit était paisible et l’air confortable. Pas de lune, pas de nuages : seulement le vent, les bruissements du vivant, et les chuchotements des étoiles.
D’un bout à l’autre du ciel s’étendait la Trame de Conscience, large arche rougeoyante suspendue au-dessus d’elle. Pimprenelle n’avait jamais observé une nuit comme celle-ci avec une lunette astronomique de cette qualité. Médusée, elle parcourut le ciel et reconnut d’abord la constellation du Verre, si claire dans le tissu. nébuleux du nord. Son nom venait du silicium, abondant sur la planète, et donc éclatant dans les cieux. Progressivement, elle monta la lunette vers le zénith, et découvrit le Thalipède, aussi appelé Rivière du Nord. Ses étoiles espacées dessinaient une ligne sinueuse, comme un corps allongé : la tête au nord, les pieds vers le sud. à la pointe brillait la Lanterne, une étoile verte enchassée dans l’arche rouge de la Trame.
Elle ne connaissait que ces deux constellations. La Trame de Conscience était une spirale vaste et noueuse, jumelée et insérée à une autre, où se mêlaient des étoiles et des nébulosités. Leur soleil, elle le savait, reposait à l’extrémité d’une des branches de la spirale. Voilà pourquoi, lorsqu’elle fixait une direction perpendiculaire à la Trame, le ciel s’assombrissait. C’est que la branche galactique est mince, et ainsi son champ de vision embrasse moins d’étoiles. Elle confondait ses taches en une pale lueur. Les lunettes lui révélait de grandes nappes de matière opaque entre les étoiles. Pimprenelle se disait que ?a avait l’air d'être des nuages interstellaires. Elle arrivait à les apercevoir grace à cette myriade de poussière qu’ils transportaient avec eux, ce qu’ils leur doivent leur opacité.
Elle s’attarda longuement sur la petite tache verte à la tête du Thalipède : un ?il per?ant, fixe. Les gens lui manquaient rarement. Mais Pluton n’était pas concerné. Elle espérait qu’il regardait le même ciel qu’elle.
Recroquevillée à même le sol sur un tapis brodé de fleurs séchées, elle serrait dans sa main quelques noix dénichées au fond d’une vieille jarre. Finalement, elle s’endormit là, le plafond encore ouvert sous l'?il vert de Pluton.
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La fra?cheur la réveilla t?t au matin, et elle n'attendait pas la domestique aux cheveux blancs pour se laver, et se maquiller de son habituel argile rouge, qui lui rappelait les sols des Thymes. Elle passa sa tunique propre, et ses hautes chaussettes, à défaut de savoir quoi mettre d’autre. Vinciane dormait encore, et aujourd'hui était sans doute le jour où elle voulait quitter cet endroit. Elle chassa cette pensée, et se rua dans la grande salle à manger, ou la verrière fut encore éteinte dans cette matinée trop t?t. Il n’y avait encore aucun scientifique, mais quelques cuisiniers faisaient des allers retours pour mettre le couvert et apporter les mets du petit déjeuner. Elle s’installa, prit une corbeille de fruit sur un présentoir, ainsi que quelques brioches et du lait végétal. Elle grignotait, et entre chaque bouchée, essayait de parler. Il lui restait un fond de douleur, mais elle pouvait sortir des mots assez clairs pour être comprise. Elle avait d'ailleurs complètement esquivé la médication de la médecin avec sa grande aiguille. Tant mieux se disait elle, et elle espérait que ce soir encore elle réussirait à esquiver ce supplice.
Elle n’y avait pas vraiment fait attention, mais la nourriture d’ici est particulièrement fine, et richement cuisinée. Ses brioches à elle ressemblait toujours soit trop a du pain, soit trop à un amas filandreux. Elle vit passer la femme qui s’occupait d’elle depuis ses quelques jours à résider ici, et alla a sa rencontre.
“Excusez-moi, je ne vous l’ai pas demandé plus t?t, mais puis-je conna?tre votre nom?”
La femme s’arrêta net, ce qui fit bruisser sa jupe translucide. Sa voix douce effa?a la raideur de son arrêt :
— ? Bonjour Pimprenelle. Vous êtes levée bien t?t aujourd’hui. Bien s?r, je m’appelle Emē. ” Elle observa sa tenue. “Je vois que vous êtes déjà prête… Vous aviez hate de commencer ? ?
Pimprenelle esquissa un sourire espiègle, répondit simplement :
— ? Oui. J’ai hate. ?
Emē lui semblait plus détendu à présent qu’elles se parlaient, et elle avaient l'air de se comprendre mutuellement, elles qui n'étaient pas spécialement bavardes.
— ? Nous pouvons partir dès maintenant. Je vous accompagnerai moi-même aux laboratoires. ?
Cela avait des airs de privilège, et Pimprenelle eut la politesse d’accepter. D’un regard entendu, elles se dirigèrent toutes deux vers le couloir menant à l’entrée. Emē déposa sur un meuble quelconque les nappes qu’elles tenaient, et se dirigea vers un placard, qu’elle ouvrit d’un seul tour de clef. Elle en sortit une petite veste légère, dans un tissu transparent lui aussi, qu’elle noua d’une lanière à sa taille. Pimprenelle remarqua qu’elle ne portait aucun bijou, aucun maquillage, seulement la broche qui retenait son chignon long. Une sobriété presque organique. Elle se rappela que c’était elle qui l’avait tirée de l’eau deux jours plus t?t.
— ? Vous êtes prête ? Vous n’emportez rien ? ? Une question qui arracha Pimprenelle à ses pensées.
— ? Ah ! Mon carnet ! ?
Pimprenelle détala aussit?t dans la maison, remonta les deux étages de la tour, et arracha le carnet à son bureau. Elle prit soin d’ajouter un des cailloux ternes qu’elle avait ramassés lors de sa dernière sortie, et redescendit avec la même hate qu'à l'aller. Elle retrouva Emē essoufflée, qui lui tendait un petit sac souple. Pimprenelle l’ ouvrit en déclipsant ses attaches de métal, et y rangeait avec plus de soin que nécessaire ses deux objets.
Elles sortirent enfin. Le bruit trop net de ses nus-pieds sur le sol fit grimacer Pimprenelle. Ses doigts s’agitaient nerveusement. Elle redoutait de revoir au-dehors les visions du jardin, et le manque de ses terres l’a frappa à ce moment. Ici, elle ne connaissait rien, et avait le sentiment constant de devoir se tenir sur ses gardes. Elle n’avait plus l'entra?nement de Pluton, celui qui lui avait appris à marcher invisible, à se fondre dans un paysage. Elle se disait qu’elle pourrait peut-être demander un entra?nement quotidien au prince.
La lumière naissante baignait dans les détails de la vue splendide de Luthérel en contrebas. Toute cette partie du pays, les Thymes y compris, étaient vallonnées de petites montagnes aux cranes plats. Et les villes environnantes c’étaient toutes construites à leur sommets. D’ici, elles avaient une vue plongeante sur toutes les terres, et apercevaient chaque colonie comme des petites flaques, ou se répétait cette logique organique : une cité par monticule, comme si le pays entier n’était qu’un organisme tissé de nodules. Emē ne s'arrêta pas, et prit à droite sur le chemin au devant de la batisse. Pimprenelle grima?a :
— ? Dites-moi qu’on n’a pas à prendre le tram… ?
— ? Non, ? répondit Emē avec sérieux. ? Nous avons dix minutes de marche. ? Pimprenelle hésita, l’excitation battant sous sa peau:
— ? Est-ce que ?a vous dirait de courir ? ?
Emē se retourna, surprise. Après un bref silence, elle hocha la tête:
— ? Attendez-moi au prochain carrefour, au moins. ?
— ? Vous pensez courir moins vite que moi ? ?
— ? Je vous l’assure même. ? Elle souriait.
Pimprenelle s’élan?a sans attendre, les muscles encore froids. Elle oublia vite Emē derrière elle, happée par la pente et la vue splendide à sa gauche. Son sac battait son dos, ses habits de lin laissaient à son corps une liberté entière. Elle arriva la première au carrefour, haletante, expirant à gorge déployée. L’air br?lait dans sa poitrine. Emē trottinait au loin, mais semblait étonnamment peu essoufflée, régulière, comme si son souffle n’obéissait pas aux mêmes lois que celui des autres. Pimprenelle éclata d’un petit rire entre deux inspirations hachées ; elle avait à apprendre de cette femme discrète.
Mais déjà, le paysage se transformait. Ce que Vinciane avait décrit comme un ? batiment rustique ? n’en était rien de ce qu’elle pouvait apercevoir. Devant elles s’ouvrait une véritable petite ville, aux architectures multiples. Certaines constructions s’élevaient en fines tours percées de verrières, d’autres s’arrondissaient comme des bulles figées, et d’autres encore, basses et interminables, s’étiraient en couloirs démesurés. Des passerelles reliaient les toits, et tout l’ensemble semblait pousser comme un organisme vivant, chaque partie distincte mais reliée aux autres.
Pimprenelle resta saisie par le flot de vie qui parcourait les allées, alors qu’il devait être à peine 7h30. C’était une fourmilière en plein éveil. Des flux continus, denses mais ordonnés, se croisaient et s’entrecroisaient sans jamais se heurter. Des pas réguliers faisaient vibrer le sol d’un bruissement qui ressemblait à un influx nerveux, une impulsion propagée dans tout le système.
De grands omnibus noirs s’arrêtaient aux portes et déversaient par vagues leurs cargaisons d’étudiants. Aussit?t absorbés, ces nouveaux venus rejoignaient la circulation générale, intégrés sans heurt, comme si la membrane de la colonie s’ouvrait puis se refermait derrière eux.
Tout cela lui évoquait l’équivalent d’un métabolisme, une respiration vaste et continue qui n’appartenait plus à aucun individu mais au corps entier. Vinciane avait parlé de claustrophobie, et elle le comprenait dans un sens avant même d'entrer dans un des batiments. Ce lieu était une ruche, une fourmilière, un organisme colossal qui semblait auto-suffisant. Elle se sentait déjà déprimée à la vue de tout ce monde, mais serra les machoires. Elle savait qu’elle devrait surpasser sa nature si elle voulait rester ici les prochains mois.

