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Chapitre X

  X

  Emē marchait sans ralentir, et Pimprenelle dut presser le pas pour ne pas se laisser distancer dans ce flux grouillant. Elles s’engloutirent dans une passerelle de verre qui semblait suspendue au-dessus du vide, puis dans une autre, qui se divisait en branches, comme des nervures de cristal. Partout, des ponts taillaient l’espace et s'enchevêtraient en un réseau labyrinthique, sans logique apparente. Pimprenelle, éblouie et désorientée, se collait à la trace de sa guide, certaine qu’elle se serait perdue seule dans ce dédale où la raison même lui semblait se dissoudre.

  Elles serpentaient ainsi entre des humains de différentes races, jusqu’à ce qu’Emē pousse une porte étroite. Une bouffée d’odeurs les accueillit : le café noir, le quatre-quarts trop beurré, et les relents poussiéreux de vieux volumes. Pimprenelle s’arrêta sur le seuil, raidie, incapable d’avancer plus loin.

  Emē, sans un mot, salua deux figures drapées qui conversait près d’une table, une tasse en main.

  — ? Messires professeurs. Excusez-nous, nous venons plus t?t que prévu : Pimprenelle ne tenait plus en place, et m’a confié son désir ardent de vous rencontrer. ? Le sourire qu’elle affichait semblait presque moqueur du regard de Pimprenelle, et elle avait même exagéré comme pour l’enfoncer.

  Alors, les deux se tournèrent d’un même mouvement vers la jeune Dr?le restée figée dans l’encadrement. Ses lèvres s’arquaient en un fin pont arqué, ses yeux brillaient d’un tumulte qu’elle ne parvenait pas à contenir. Toute son excitation se mêlait à la peur nue, comme celle d’un enfant sans refuge maternel.

  — ? Allons, chère enfant, restez-vous clouée là-bas ? Venez donc ! ? lan?a l’un d’eux, d’une voix profonde.

  Mais Pimprenelle demeura immobile, et ses traits se durcirent, comme si toute son énergie était convoquée en un seul effort de volonté, juste pour rester debout.

  — ? Quelle créature émotive ! A-t-elle souvent ces crises ? Le prince nous avait pourtant promis un élément solide…? dit l’autre, en laissant couler un sourire à peine ironique.

  Emē, confuse, s’approcha et prit doucement Pimprenelle par le poignet, lui murmurant de faire un pas, de se contenir. La Dr?le, les jambes raides, se laissa guider.

  Ils étaient tous deux semblables comme reflets dans l’eau, hormis leur voix : l’un parlait sur une note médiane, claire et égale ; l’autre résonnait si bas que Pimprenelle ne percevait d’abord que des vibrations. Leur peau, leurs cheveux, leurs vêtements étaient d’un outre-noir absolu. Même leurs yeux ne laissait aucune parcelle de blanc. Ils n’étaient pas des corps, mais des surfaces : et c’était la lumière qui, glissant sur eux, découpait leurs reliefs. De petites éclaboussures blanches s’accrochaient à la courbe d’une épaule, au pli d’un coude, à la jointure d’une main, comme si chaque geste les redessinait entièrement. Le reste s’engloutissait aussit?t dans cette obscurité impénétrable, si noire qu’elle semblait plus vaste que l’air qui les entourait.

  Au centre de leur front, un cercle rouge vermillon battait comme un ?il unique, qui n’était ni chair ni ornement mais une braise fixe, un point d’incandescence incrusté dans la nuit même de leur être. à les regarder trop longtemps, Pimprenelle avait l’impression de contempler un tableau mouvant, une matière vivante fa?onnée par l’ombre et la lumière, dont chaque respiration recomposait la surface.

  Ils parlaient bas avec Emē, de contrats, d’horaires, de règlements. Pimprenelle n’écoutait pas, étrangère à leurs phrases, mais elle sentait déjà leur univers saturé d’ordres et de contraintes. Une lassitude lourde l’envahit. Elle pensa se carapater, sortir de la pièce discrètement… mais Emē s’inclina, et lui fit un dernier signe de tête avant de s'éclipser la première, l'abandonnant à ces deux êtres.

  — ? Alone, votre tuteur.ice, vous fera visiter, ? dit celui à la voix trop grave. ? Si besoin est, je demeurerai dans les parages toute la semaine. ?

  Un sourire contraint, fragile, fut tout ce que Pimprenelle parvint à offrir. Le professeur qui devait être Alone jeta un regard d’incompréhension à son double, visiblement décontenancé de l’attitude de Pimprenelle, puis sortit de la salle d’un pas sec.

  Dans le couloir, il s’adressa à elle sans détour :

  — ? Si vos lèvres demeurent closes, j’espère du moins que vos jambes consentiront à marcher. ?

  Il avan?ait vite, agacé. Son odeur changeait avec son humeur, devenait plus apre, plus forte. Pimprenelle le suivit docilement, et songeait qu’il n'était pas prêt de découvrir que même ses jambes n’étaient pas s?res de bien vouloir marcher.

  — ? Vous vous trouvez dans le batiment B12, ? expliqua-t-il d’une voix anormalement monotone, comme scandée sur une seule note. ? L’aile des chercheurs et professeurs. Tout à l’heure, nous étions dans la salle des ma?tres. Le batiment est vaste ; vous en explorerez les détours à vos heures libres. ?

  — ? De quelle race êtes-vous ? ? osa demander Pimprenelle, la voix guidée par une curiosité qu’elle ne parvenait pas à retenir.

  Il se retourna soudainement vers elle, et ses yeux déjà noirs, semblaient s’assombrir encore, comme si la lumière elle-même reculait. Alone éclata d’un souffle sec, incrédule et indigné.

  — ? Voilà une question qui ne se pose pas ! Et certainement pas à moi. Les Dr?les feraient bien d’apprendre le monde au lieu de l’interroger avec impudence. Votre ignorance devient insulte, et je ne tolérerai pas votre grossièreté. ?

  Il reprit sa marche, et d’un geste brusque désigna les couloirs :

  ? Ici, les quartiers de recherche des internes, qui brisent plus d’instruments qu’ils n’en utilisent. Chaque porte porte l’avertissement de danger de mort. Et ce n’est pas vaine formule. Vous ne franchirez jamais ces seuils seule, vous n’aurez jamais permission de manipuler les gaz. ?

  Ses yeux étincelèrent, et sa voix, martelait en un diapason violent:

  ? Soyons clairs. Je ne vois guère ce que quelqu’un comme vous pourrait nous apporter. Nous avons des centaines d’étudiants qui travaillent jusqu’à l’épuisement, et vous, étrangère, allez devoir vous adapter. Rapidement. Vos matinées seront consacrées aux cours, vos après-midis à la recherche. ?

  Il marqua une pause devant une petite porte qu’il ouvrit sèchement.

  — ? Les latrines. J’ose espérer que vous savez vous en servir. Ici, nul n’acceptera que vous souilliez les jardins. ?

  A case of literary theft: this tale is not rightfully on Amazon; if you see it, report the violation.

  Elle sentait le poids de ses mots et la condescendance glacée qui l’écrasait, et osa répliquer d’une voix plus ferme qu’elle ne l’aurait cru :

  — ? Je ne sais pas quels préjugés vous nourrissez envers les Dr?les, mais je n’accepte pas votre mépris. Vous croyez que ma présence ici est un privilège ? Vous vous trompez. Ce n’est pas un plaisir pour moi non plus. ?

  Alone s’arrêta. Sa silhouette miroitait d’éclats tranchants.

  Il pivota d’un bloc vers elle, trop proche, bien trop proche, et son odeur acre, suffocante, envahit l’air.

  — ? Petite insolente, dit-il, chaque syllabe mordante. Je ne vous permets pas de m’adresser la parole ainsi. Je suis le gardien de cette aile, et sous mon autorité passent tous ceux qui y foulent le sol. Vous n’avez ni droit ni voix ici. Vous vivrez selon nos règles, ou vous serez rejetée. ?

  Il leva lentement la main, dans un geste ostensiblement lourd de menace.

  — ? Souvenez-vous-en : une seule offense de plus, et ce ne sera plus moi qui m’occuperai de votre sort, mais la Directrice elle-même. Et croyez-moi, son jugement est sans appel. ?

  Le nom de Dr?le, dans la vieille langue, signifiait jadis ? enfant chapardeur ?. C’était ainsi qu’elle se voyait réduite, ainsi qu’on la traitait en cet instant. Pourtant, sous le silence de Pimprenelle br?lait une colère vive qui la démangeait jusque dans ses doigts. Elle la refoula, comme on repousse une braise dans les cendres, jusqu’à ce qu’elle se mue en douleur sourde au creux de ses jambes.

  Elle passa le reste de la matinée mutique, non qu’elle se taisait foncièrement, mais parce qu’aucune place ne lui était laissée pour dire un mot. Alone lui montrait salle après salle : astrolabes, laboratoires, ateliers mécaniques, bibliothèques… Tout semblait très passionnant mais dans la bouche d’Alone, tout se flétrissait en ennui.

  Finalement, la cloche du midi sonna, claire et sacrée, et son appel résonna dans les vastes couloirs. Alone, telle une ombre pressée, s’éclipsa à la première note, sans se soucier de lui indiquer le chemin vers la salle commune des repas. Alors, comme par enchantement, les couloirs vides se remplirent d’une marée bruissante : une foule d’élèves qui marchaient tous d’un même pas, comme guidés par une invisible injonction. Le flot la poussa, la ballotant d’un c?té puis de l’autre, jusqu’à ce qu’elle parvienne à s’arracher et à se plaquer contre un mur, hors d’haleine.

  Elle se dirigea tant bien que mal vers la salle des maitres, le seul endroit calme qu’elle avait visité en ces lieux.

  Après tout, elle avait accompagné Alone jusque-là ce matin et, elle pouvait déjà tracer les lignes principales de l'étage. S’adapter à une nouvelle géographie n’était pas chose difficile pour elle : elle avait la qualité de posséder une mémoire vive et un sens s?r de l’orientation, que les espaces fussent vastes ou tortueux.

  La porte de la salle des ma?tres n’était pas verrouillée — une négligence qui, à ses yeux, ressemblait à une invitation. Pimprenelle glissa donc à l’intérieur avec la légèreté d’un rongeur passionné, qui aurait déjà trop pratiqué son art. Il n'y avait personne dans la salle, mais une assiette de quatre-quarts et de pains dorés attendait, posée là comme une offrande. Il devait bien y avoir du jus de fruit quelque part. Elle chercha un peu, ouvrit deux ou trois placards, et, sans la moindre vergogne, se mit à grignoter tout ce qui tombait sous sa main : gateaux moelleux et miettes incluses. Ses joues s’arrondissaient comme celles d’une souris trop gourmande, et pourtant elle continuait, convaincue que les ma?tres devaient être bien trop affairés pour s’apercevoir d’une disparition aussi banale.

  Mais la gourmandise ne tarda pas à céder devant son vice d'être trop curieuse. Tout en machonnant un quignon gras, elle s’approcha d’une pile d’ouvrages dont les couvertures élégantes luisaient sous la lumière. Elle se pencha, effleura les reliures du bout des doigts, ouvrit un volume au hasard. Des schémas fourmillaient sur les pages, des cartes constellées de signes anciens, des instruments qu’elle n’avait pas aper?us dans les salles qu’Alone lui avait fait visiter. C’était une langue étrangère, mais elle en devinait assez : on y parlait de mesures, de correspondances, et d’une grille de lecture révolutionnaire, basée sur une logique propre aux étoiles. Les mots vibraient, secrets et interdits. Elle sentit son c?ur bondir.

  Sans trop réfléchir, ou plut?t, en se réjouissant de sa propre audace, elle glissa l’un des volumes dans le sac qui pendait à son dos. Une petite bêtise, certes, mais qui pourrait bien nourrir ses nuits de lecture chez le prince.

  La bouche encore pleine d’un gateau qu’elle grignotait entre deux explorations, elle continua d’errer dans la pièce, attentive au moindre détail. Son regard fut alors happé par une pile de lettres, toutes jetés dans un coin sombre. Elles étaient scellées du même écusson officiel. Le nombre improbable, cette pile entassée, éveillèrent son soup?on. Pimprenelle s’approcha, hésita un instant, puis céda. Bien s?r qu’elle céda : la tentation d’un secret était pour elle plus sucrée qu’un gateau. Elle déchira une enveloppe.

  Les lettres étaient toutes adressées à l’attention de la Directrice, par la Haute Commission des Prêts-Brevets. Leurs formules étaient sèches, mécaniques, étouffées sous le poids d’une autorité qui ne laissait aucune place au doute. Pimprenelle en ouvrit plusieurs à la hate ; or toutes, sans exception, pronon?aient le même verdict, répété comme une sombre incantation : REJET.

  L’objet changeait, le motif variait légèrement d’un dossier à l’autre, mais le refrain demeurait identique :

  Motif principal : le manuscrit fournit des clefs de compréhension accessibles aux non-initiés, contrevenant ainsi aux directives du Code de Transmission Scientifique.

  Pimprenelle fron?a les sourcils, déjà avide d’en savoir davantage, mais elle n’eut guère le loisir de poursuivre sa lecture. La porte s’ouvrit lentement , d’un grincement aigu qui fit bondir son c?ur. Elle enfouit vite les lettres entrouvertes sous l’épaisse pile, engloutit à la hate le dernier morceau de brioche, et se redressa, droite comme une chandelle, seule au milieu de la salle, les lèvres encore poisseuses de sucre.

  Un gar?on parut, chargé d’un dossier. Sa voix tremblait un peu de hate, mais non d’autorité :

  — ? Je cherche Claironde, professeure de mécanique quantique. Je dois lui rendre le début de ma thèse. ?

  Un soulagement irrépressible traversa Pimprenelle : c’était un élève, rien de plus. Et peut-être se sentit-elle trop soulagée, car elle s’entendit lui répondre avec un aplomb qui la surprit elle-même :

  — ? Je puis lui remettre vos écrits au plus t?t, si vous le souhaitez. ?

  Le gar?on s’inclina légèrement, lui confia le lourd dossier et s’éclipsa avec politesse. Pimprenelle demeura un instant immobile, puis son instinct la tira hors de la pièce : elle y était déjà trop restée, et il ne lui fallait pas davantage de frayeur pour savoir qu’il était grand temps de s’en aller.

  Elle se dirigea vers la bibliothèque, et réfléchit à ce qu’elle venait de voir. Les lettres n’étaient pas ouvertes, et semblaient récentes. Elles avaient compris que c’était des refus, probablement à la publication d’écrits scientifiques, écrits soit par les élèves, soit par les professeurs. Il y avait cette histoire de “prêts-brevets”, elle n’avait jamais entendu ce terme et y déduisait une vérification légale des différents écrits. Les refus étaient en quantité monstre cependant.

  Elle aux portes d’une vaste salle, le c?ur battant d’une curiosité qu’elle peinait à dompter. L’architecture lui rappelait celles des Dr?les, les murs de vert et de bleu du ciel légèrement délavés car le pigment tient mal dans le temps; le bois des étagères recelant de livres et d’autres objets ; les grandes dalles sombres au sol résonnait de ses pas légers. Là, une harpe était posée comme en offrande, et elle s’attarda longuement à en examiner les moindres détails. Elle aimait examiner chaque chose avec minutie, mais ce plaisir était voilé par une douleur sourde qui battait à ses tempes depuis plusieurs heures déjà. Elle accusa le tumulte de ces lieux, bien loin du calme auquel elle était accoutumée.

  Finalement, elle s’installa dans un renfoncement à l’étage, sur de gros coussins près d’une fenêtre. Là, elle laissa ses pensées se déployer, comme si elle tissait un plan invisible.

  Elle n’avait pas la prétention de penser qu’elle connaissait les sciences, et encore moins la politique. Même si ici, les deux étaient intrinsèquement liés. Elle n’avait pas connaissances qu’il y avait une réglementation aussi stricte –en vue du nombre de rejet– quant à la publication de papiers. La science influe la politique, elle ne pensait pas que l’inverse était aussi vrai. Elle n’aurait pas su le démontrer, mais elle sentait que les lettres étaient plus qu’un simple formalisme.

  Elle le jura silencieusement : si elle ne pouvait jamais comprendre la politique, elle apprendrait au moins les sciences des étoiles. C’était là, elle en était convaincue, que reposait la clef de ce malaise qui lui nouait l’esprit. Car quelque chose clochait. Terriblement. Et elle n’aimait pas l’idée de n’être qu’un pion sur l’échiquier de Rhode, ou de qui que ce f?t d’autre.

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