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Chapitre VIII

  VIII

  Pimprenelle ne revit pas Vinciane de toute la journée. Elle en profita pour errer seule dans les jardins, vastes et silencieux, qui s’étendaient comme une mer verte autour de la maison. à défaut de la maison elle même, qu’elle se refusa à explorer d? à sa timidité qui la retenait de fureter davantage : elle redoutait le contact des autres humains, et plus encore, elle ne voulait pas abuser de la clémence du prince. à mesure que les heures passaient, elle prenait conscience des risques qu’elles avaient couru, Vinciane et elle, en s’introduisant ici ; et de la générosité inattendue de Rhode, qui leur offrait bien plus que la simple hospitalité.

  Elle longeait la rivière qui barrait le terrain d’une ligne d’argent, serpentant en pente douce au milieu des hectares. Comme Pluton l’aurait fait, elle ramassait des pierres sombres, mates, et ses doigts nerveux s'attardaient aux peaux mortes de ses phalanges. Alors, revenait à son esprit le plan de son amie : dans deux jours, nous fuirons.

  Mais que désirait-elle, au juste ? Car il lui semblait que ce lieu était s?r. Les bois des Thymes et Pluton lui manquaient, certes ; pourtant elle n’éprouvait point l’envie de rentrer sans avoir go?té à l’aventure. Si aventure il y avait. Le prince avait parlé d’un labeur patient, d’observations, de notes, de recherches, peu de choses qui ressemblaient aux récits aventureux.

  Elle avait signé le contrat pour six mois, sans doute comme son amie. Et ce soir, elle devrait prêter serment devant les étoiles. Voilà le vrai seuil, pensa-t-elle, qu’il lui fallait franchir ou refuser. Vinciane avait juré garder le secret du contrat sans ciller, puis brisé son serment aussit?t, en lui confiant son secret dès leur rencontre. Et les étoiles, songea Pimprenelle, n’avaient pas d? la laisser sans conséquences. Elle n’en avait jamais fait l’expérience elle-même, mais Pluton…Ce fripon l’avait expérimenté plus d’une fois pour des écarts bénins, de simples gourmandises vite punies, vite oubliées. Mais un serment grave, brisé, pouvait amener des conséquences dramatiques. Voilà pourquoi ces engagements sacrés n’étaient pris que rarement, et jamais à la légère. Le mariage, par exemple, passait pour l’un des plus périlleux : folie d’humains assez hardis pour promettre un amour éternel, alors qu’aucune créature vivante ne pouvait commander à ses propres sentiments. Elle se demandait ce qu’encourait Vinciane pour sa promesse faussée et si c’était là, la raison de son absence.

  Elle s’avan?ait plus loin, jusqu’à ce que le jardin s'épaississe en un bois véritable. Deux signes la guidaient : d’abord le grondement étouffé d’une chute d’eau au fond ; puis une odeur mentholée et persistante qu’elle reconnut aussit?t. C’était celle du loire, une petite créature dont les dents sont d’un rouge vif.

  Ces êtres comptaient parmi les rares dont les humains percevaient sans peine l’odeur. Pimprenelle suivait leurs traces invisibles : un mélange subtil de terre humide, de résine et de menthe piquée d’une note sucrée. Leurs sens innés leur permettaient de voiler leur parfum aux prédateurs ; mais, étrange ironie de l’évolution, ce même parfum se révélait alors d’autant plus éclatant pour ceux qui n’étaient point leurs chasseurs. Ainsi les humains les sentaient aussit?t, comme si la nature avait décidé de leur livrer ce secret sans qu’ils l’eussent mérité.

  Elle s’asseyait proche d’un large arbre aux longues tiges de petites feuilles qui pendaient dans le courant rapide de la rivière. Les rayons du soleil se brisaient sur l’eau glacée, et de minuscules poissons y reflétaient en petites échardes. Le courant impétueux lui rappelait un étrange message des étoiles qu’elle avait re?u quelques mois auparavant. Ce soir-là, les étourneaux avaient tracé dans le ciel un ballet plus que impressionnant. Ils avaient filé, rapide et précis, d’un bout à l’autre de la rivière des Thymes, suivant un rythme étrange mais ordonné. Elle y avait traduit un présage: la saison des pluies de cette année s’annoncait tumultueuse et présageait des courants violents.

  Soudain, un loire émergea des fourrés, suivi de ses trois petits, et tous se jetèrent dans le courant.

  — Vous ressemblez vraiment à de petits gateaux grassouillets. murmura-t-elle en souriant. Et leurs odeurs sucrées s’évanouirent aussit?t dans l’eau vive.

  Mais alors qu’elle cherchait encore la raison de leur fuite, un crissement aigu et fugitif surgit du sol, sec et désagréablement métallique. Pimprenelle se redressa, le souffle coupé, et scruta le chemin par lequel elle était venue. Elle avait assez entendu le bruissement des animaux pour savoir que ce son n’était rien de vivant, rien de naturel, rien de terrestre, dans le sens qu’elle connaissait. Ses yeux parcouraient les ombres entre les arbres, en vain. L’appréhension lui fit craquer les os de ses doigts, et glissait dans ses membres comme un venin froid.

  Un nouveau bruit apparu, intimement plus près?: un décollement humide, comme une bouche qui se défait de ses chairs. Pimprenelle se figea, ses yeux fouillant l’ombre inutilement, car rien de ce qui r?dait n’avait de forme concevable. Ce n’était ni souffle, ni même matière à ses sens : seulement une présence insoutenable, un frisson étranger au monde. La terre semblait exhaler un secret qu’elle n’aurait jamais d? percevoir. Même le vent lui semblait pouvoir la trahir. Son c?ur battait trop fort, et chaque pulsation cognait contre ses os comme pour les briser. Elle ne comprenait rien, car il n’y avait rien à comprendre : seulement l’incompréhensible, la dissonance d’une réalité qui se déchire. Alors, son esprit chancela, réduit à néant ; et ce fut son instinct seul, brutal et animal, qui l’arracha enfin à la torpeur.

  Elle se mit à courir, à en perdre haleine, à en perdre raison. La terreur brouillait sa vue, déroutait chacun de ses pas. Le courant de la rivière qu’elle suivait, semblait grossir à chaque enjambée. Sa tête lui br?lait, son sang battait dans ses tempes à coups sourds. La présence… elle la sentait partout. L’air même dissonait et vibrait d’une violence qui lui faisait perdre raison.

  La panique la secoua comme un coup de fouet. La nausée monta, ses yeux se remplirent de larmes. Elle courait à travers la forêt, les branches lui fouettant le visage, s’accrochant à ses cheveux, griffant sa peau. Un décollement bulleux claqua plus proche, si proche qu’il sembla s’infiltrer jusque sous ses chairs. Une présence purement atroce, insoutenable, qui déchirait ses membranes physique et psychique. Elle hurlait. La terreur la submergea totalement. La rivière grondait à sa gauche, seule échappatoire dépourvue d’air, seule promesse de refuge.

  Elle imiterait les loires qui avaient d’un bond rompu la surface, c’étaient fondu dans l’eau, et c’étaient offert à la fra?cheur qui gomme et qui confond les odeurs et les bruits. Elle se heurta au courant glacial. Le contact de l’eau fut un choc qui lui coupa le souffle et dissipa un instant la panique. Elle garda son corps entièrement immergé le plus longtemps possible dans le courant qui l’emportait. Pareil à un jouet perdu, elle était défaite par les flux et reflux de l’eau furieuse.

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  La peur naquit plus nette dans son corps: peur d’être seule, peur d’être avalée, peur que le silence où elle cherchait refuge ne f?t que la robe noire d’un oubli plus apre. Elle pensa, comme un aveu honteux, qu’elle craignait la mort quand on la couche sans compagne, la terreur d’un dernier sommeil sans témoin. Le vice semblait la poursuivre, glissant au-dessus de la surface.

  Elle voulut regagner la surface, cherchant à aspirer de l’air. Mais le courant la refusait, implacable. Ses gestes devenaient frénétiques, inutiles Ses poumons la br?lait, et garder sa bouche close lui devint insupportable. Ses mouvements faiblissaient en même temps que sa conscience s'éteignait, comme une flamme consumée par le vent.

  Et elle se quittait, avalait air et eau, ? bête, elle vaincrait ce soir ton corps. Dans ses cheveux impurs d’une affreuse tempête, que cet ennemi incurable, que ses péchés repartent en son sein de pierre.

  *

  ? Pimprenelle !… Le d?ner ! ?

  Une femme s’approcha du corps immobile de Pimprenelle.

  ? Par les astres— ? Sa voix glissa, haletante, et ses pas dérapèrent sur le sol. Ses mains chaudes s’écrasèrent sur ses joues bleues. Elle maintenait sa nuque, la bougeait légèrement. Elle traina son corps froid sur le sol. Elle pressa sa bouche sur les siennes, et lui offrit un grand souffle. Cinq fois. Les mains jointes elle fit pression sur son thorax. Cinq fois. Les yeux de Pimprenelle étaient rejetés en arrière, ses pupilles étaient devenues bleues elles aussi. Cinq fois encore. Un spasme, puis un toussotement, et enfin tout son ventre se retourna sur le sol. De la bile et de l’eau se déversaient.

  — Tu m’entends ? Dis… Parle-moi. Juste un son, fais-moi un… Pimprenelle l’interrompit par un grognement écorché du fond de sa trachée. Puis vomit de nouveau.

  — Donne-moi ton nom. Et ta race.

  Alors que Pimprenelle bafouillait quelque chose d’inintelligible, la femme au cheveux blancs serra ses mains contre les oreilles rondes de Pimprenelle et souffla d’une grande force dans un sifflet de métal.

  — Encore… Donne-moi ton age.

  Pimprenelle voulait se laisser tomber, fermer les yeux, sombrer dans un lieu sans br?lure, sans poumons lacérés. Mais de nouveau les mains pressèrent ses oreilles, et le sifflet vrilla son crane d’une note infame.

  *

  Sa poitrine la piquait. D’abord un chatouillis enfoui, à peine perceptible dans ses nerfs endormis. Puis le picotement s’intensifia, démangeant son torse comme si quelque chose grattait de l’intérieur. Elle leva sa main, réflexe lent, pour apaiser cette sensation désagréable. Mais d’autres mains, fermes, déjà posées sur sa poitrine, l’arrêtèrent.

  Elle ouvrit les yeux d’un coup. La panique. Son souffle jaillit, une grande inspiration, brutale, comme si elle découvrait qu’elle n’avait jamais respiré jusqu’alors. Ses poumons se déchirèrent aussit?t dans une douleur à en crever. Le mot crever lui restait suspendu dans son esprit.

  Une silhouette devant elle. Une femme. Une aiguille énorme, épaisse, serrée entre ses doigts. Pimprenelle voulut crier, mais sa gorge n’était qu’un gouffre déchiré. Un filet d’air vibra, aussit?t brisé par des sanglots de douleur, et ses yeux se remplirent de larmes involontaires. Sa voix avait été arrachée par l’eau.

  Tout se brouillait. Les pupilles cherchaient à fixer, mais les contours se dissolvaient. étendue — sur quoi ? sol? lit? Les poumons br?laient. Sa tête flottait. Enfin, maintenant elle entendait.

  — Calmez-vous, madame. Vous êtes stabilisée… tout est derrière vous, maintenant.

  Stabilisée ? Le mot ricocha dans son crane sans s’ancrer.

  — Vous ne pouvez pas parler, c’est normal… vous avez ingéré une grande quantité d’eau. Vos poumons, votre trachée sont br?lés.

  Elle voulut répliquer, mais un soupir muet sortit de sa bouche.

  — Votre voix reviendra vite. Pas d’inquiétude. Vous serez surprise, peut-être, des piq?res sur votre torse. C’est moi. Cela permet d’empêcher les infections.

  Pimprenelle baissa un instant les yeux : des marques, rouges, irrégulières. Elle voulut détourner le regard, mais les paupières se fermaient d’elles-mêmes.

  — Nous allons vous garder ici, en observation.

  Les mots s’éloignaient déjà.

  — Le prince est prévenu… en route.

  Rhode ? Son c?ur battait plus fort, douloureux.

  — Respirez bien. Oui, c’est douloureux, c’est normal.

  Respirer… encore respirer… Elle s’étrangla sur l’effort.

  —Vous me voyez correctement ? Quel age avez-vous ? Montrez-moi, avec vos doigts.

  Pimprenelle voulut s’accrocher. Dans un geste incertain, elle leva ses deux mains. Ses doigts hésitèrent à former le nombre. L’air br?lait trop fort pour penser. Mais la douleur prouvait qu’elle était bien vivante.

  — Vous avez eu un accident, est-ce que vous vous en souvenez? Secouer simplement la tête pour me répondre.

  Non, enfin si. Elle souvenait très bien, mais ce n’était pas un accident, elle avait sauté dans le courant d'elle-même. Elle secoua sa tête verticalement. La porte s’ouvrit brusquement. Vinciane apparut, les yeux agrandis par l’inquiétude.

  — Bon sang, Pimprenelle… j’étais persuadée d’avoir passé la journée la plus merdique.

  Pimprenelle sentit ses lèvres se fendre en un sourire maladroit. C’était peu de chose, mais assez pour apaiser un instant l’angoisse de son amie.

  — Ne vous en faites pas, lan?a Vinciane à la médecin, les bras croisés comme pour chasser l’air pesant de la pièce. Elle s’en remettra. Les rivières, ?a la conna?t. Elle flotte mieux qu’un liège, quand elle veut.

  Mais son ton léger semblait vouloir la rassurer elle-même. La médecin hocha simplement la tête, mais Pimprenelle voyait dans ses yeux qu’elle n’était pas convaincue.

  Cette nuit-là, elle ne revit pas Rhode. Le prince ne reparut qu’au déjeuner du lendemain. Pimprenelle n’avait pas eu la force de rejoindre l’équipe scientifique au matin. Mais elle pouvait laisser échapper quelques sons rauques sans que les larmes de douleur ne lui montent aussit?t aux yeux. C’était déjà une victoire.

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