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Chapitre VII

  VII

  La chambre débouchait sur une volée de marches qui s’enroulaient en colima?on, montant encore sur plusieurs étages. La domestique allait en les descendant à petits pas trottinants, sa longue jupe flottant derrière elle comme un voile qui caressait les marches usées. Ses cheveux blancs, soigneusement plaqués et retroussés en un chignon long, restaient immobiles malgré le mouvement. Pimprenelle se callait sur sa cadence et glissait ses doigts le long de la rampe polie, et sentait sous sa paume les creux légers laissés par le passage de générations d’invités.

  En bas, le colima?on ouvrait sur un couloir étroit et sinueux. Son plafond arrondi évoquait une galerie de souris, et Pimprenelle dut se courber légèrement pour ne pas heurter la vo?te. Mais cette contrainte rendit la surprise plus saisissante encore, car soudain le boyau débouchait sur une salle immense, si vaste qu’elle crut un instant pénétrer dans un palais.

  Le grand salon s’élevait sous une belle hauteur. Au plafond tr?nait, suspendu dans les airs, un large disque bombé entièrement fait de vitraux, tel un puits de lumière au c?ur de la pièce. Autour, les murs s’ornaient d’immenses verrières colorées qui plongeaient l’espace dans un flot de teintes diffractées : verts tendres, roses profonds, oranges embrasés, comme si la lumière elle-même se souvenait des premières aurores. Les vitraux déroulaient le récit ancien de la genèse de toute vie. On y voyait d’abord les ténèbres primordiales, vastes, muettes. Puis une déflagration éclatante, un bouillon incandescent où la matière naissait dans le tumulte. Les formes colorées représentaient un amas br?lant, une soupe cosmique grouillante qui se mouvait, se tordait, se recomposait à chaque instant. Dans cette danse, des noyaux de gaz s’enflammaient, se liaient, fusionnaient en de nouvelles lumières. Ainsi naquirent les astres, vastes fournaises où la simplicité de leurs cendres se changeait en une myriade complexe, forgeant l’hélium, puis le carbone, puis tous les métaux qui un jour composeraient les mondes.

  Les vitraux montraient ces pluies de lumière retombant comme une semence infinie, traversant le vide jusqu’à se déposer sur des terres neuves. Et de cette poussière stellaire, rassemblée par hasard et par nécessité, se formaient les planètes, les roches, les océans. Jusqu’à ce qu’un premier souffle, fragile mais tenace, s’élève. Puis d’autres encore, jusqu’à l’infinie diversité du vivant.

  Enfin, l’on distinguait la silhouette de l’humain, à peine esquissée dans les éclats de verre, comme une poussière debout, consciente de l’immense voyage accompli par la matière. Les vitraux semblaient murmurer : nous ne sommes que les enfants des étoiles, fa?onnés de leurs cendres et porteurs de leur lumière.

  L’architecture se déployait dans un style organique, tout en courbes et en élans. Les piliers en bois torsadés semblaient cro?tre du sol comme des troncs vivants, et leurs chapiteaux s’épanouissaient en bouquets d’oves et de spirales. Des miroirs aux cadres ciselés s’inséraient entre les arcs, démultipliant l’espace et la clarté, comme si la salle n’avait ni limites ni murs réels.

  Pimprenelle continuait de suivre la jeune femme, le pas léger mais nerveux. La perspective des nombreux convives attablés lui serrait la poitrine. Toutes deux serpentaient sans bruit entre les nobles richement vêtus, dont les étoffes chatoyaient dans les éclats colorés des vitraux. Les conversations bruissaient à voix basse, entrecoupées du tintement des couverts et du parfum de fruits m?rs, de pains grillés, de mets légers qui composaient le repas du matin.

  Elles s’arrêtèrent devant une longue table où demeuraient déjà quelques inconnus, qui discouraient d’un ton feutré mais passionné. Pimprenelle, malgré son appréhension, ne put réprimer un sourire intérieur. Leurs costumes auraient pu la faire pouffer, si elle n’avait pas craint de trahir son irrévérence. Ces personnages graves, sans toujours para?tre graves, possédaient un charme ambigu, à la fois artistique et historique.

  Leur beauté n’était pas celle de la jeunesse mais de l’arrangement : une esthétique patiemment ajustée, où chaque pli, chaque raideur, chaque arabesque de leurs vêtements semblait l’émanation d’une idée du beau lentement travaillée. Et Pimprenelle se disait qu’à force, leurs propres visages avaient fini par s’y conformer. Ces intellectuels ressemblaient à ce qu’ils avaient toujours voulu para?tre. Ils sont tous élégants et délicats, et ont l’air spirituellement dessinés se disait t’elle.

  Personne ne lui adressait la parole, et elle n’avait pas la force d’ouvrir une discussion. Les regards glissés vers elle, parfois froids, parfois indifférents, lui faisaient l’effet d’une mise à l’écart polie, mais cruelle. Elle se sentit soudain honteuse de sa jeunesse et de sa condition, importune et maladroite dans ce décor d’apparat.

  A Luthérel, et dans ce temps, les conversations entre camarades lui semblaient être dominées par le monde oriental et sultanesque du Palais-Royal. Ce dernier se trouvait à la capitale, bien au nord d’ici, et était un Eldorado de plaisirs où l’on se monnayait chaque soir en lingots d’amour. C’était là que s’apaisaient les curiosités, que se perdaient les pudeurs les plus tenaces. Mais ce qu’elle entendait lui paraissait lointain et dérisoire en regard de qui elle était. La royauté, le palais, et elle-même furent deux asymptotes : tendues l’un vers l’autre, sans jamais se rejoindre.

  Pimprenelle basait son salut sur l’indifférence que l’on manifestait à son égard. Elle décida en elle-même qu’à la fin du repas elle s’esquiverait aussit?t, pour gagner le jardin et respirer loin de ces regards. Mais le déjeuner s’étirait interminablement. La lenteur cérémonieuse des convives, alourdie par la vétusté de leurs machoires délicates, rendait chaque bouchée une éternité. Finalement, Pimprenelle n’eut pas la patience d’attendre que son supplice se prolonge jusqu’à la mort : elle se carapata hors de table et s’évada par un couloir, sans savoir où il mènerait. Mais sit?t le tournant franchi, elle se trouva face au prince Rhode. Il se tenait droit, tel un fauve qui aurait attendu sa proie, et ses lèvres s’étirèrent en un sourire à la fois éclatant et carnassier.

  — Bonjour, je venais justement à votre recherche. J’aimerais m’entretenir avec vous. dit-il d’une voix réjouie. Et permettez-moi de souligner que, s’introduire par les cuisines, escalader la fa?ade de son h?te pour finir dans ses chambres, n’entre guère dans ma définition de la politesse.

  Pimprenelle se sentit se liquéfier sous cette pique. Mais si le jeu consistait à manier la politesse, elle n’était pas sans répartie.

  — Bonjour, répondit-elle en s’inclinant d’un air trop appuyé. Toutes mes excuses : chez nous, c’est ainsi que l’on s’invite.

  Elle accompagna ses mots d’un sourire débile, mais sans lui laisser le loisir de répliquer, encha?na avec effronterie:

  — Où donc devons-nous nous entretenir ?

  Le prince la fixa un instant, comme s’il cherchait à la sonder, dans l’espoir de la cerner. Puis, d’un geste étudié, il désigna le vaste escalier de l’entrée. Lentement, il glissa son bras sous celui de Pimprenelle et l’entra?na vers l’étage supérieur.

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  — Dites-moi, demanda-t-il à mi-voix, aimez-vous cet endroit ? C’est ici que vous résiderez durant les prochains mois.

  — Vous faites donc venir ici tous ceux que vous capturez ? répliqua-t-elle, mi-ironique, mi-agacée, avec cette manie d’esquiver les questions.

  Rhode éclata d’un rire bref.

  — Capturer ? Allons donc. Vous êtes venue de votre plein gré, n’est-ce pas ? Déjà regrettez-vous votre venue à la cité ?

  — Il ne s’agit pas que de moi, protesta Pimprenelle. Vinciane a été contrainte. C’est intolérable.

  Le prince haussa les épaules, et son ?il pétilla d’un éclat malicieux.

  — Voilà qui m’échappe, dit-il. Je ne gère pas son dossier.

  Il lui adressa un clin d'?il désinvolte, et elle n’était pas certaine de s’il se jouait d’elle.

  Ils gravirent encore plusieurs paquets de marches, traversant des couloirs où s’amoncelaient des livres par centaines, comme si la batisse elle-même s’en était gorgée au point d’en laisser déborder sur le sol.

  — Je ne savais pas que je devais demeurer ici des mois, souffla-t-elle, la gorge serrée.

  — C’est précisément ce que nous allons définir, dit Rhode d’un ton égal. La durée de votre contrat. En général, c’est de plusieurs mois, le temps d’apprendre à manier nos instruments, de vous familiariser avec nos méthodes.

  Ils parvinrent à la tour où logeait Pimprenelle, mais poursuivirent encore l’ascension, jusqu’à atteindre le dernier étage. Rhode ouvrit alors la porte d’une vaste salle circulaire : l’observatoire.

  — Voici, annon?a-t-il. Ce n’est ni un lieu de mesure, ni un centre de réception. Simplement une sorte de nid de pie, où l’on observe le ciel et ses mouvements, à travers diverses lentilles.

  Pimprenelle franchit le seuil. Elle se for?a à rester sto?que, bien que son excitation bond?t. Au-dessus d’elle, le d?me peignait la cartographie céleste dans une fresque immense. Tout en elle br?lait de curiosité, mais elle voulut cacher son émoi. Elle resta donc muette, trop longtemps sans doute pour para?tre indifférente.

  — Vous regardez ce lieu, dit Rhode avec un sourire qui découvrit ses canines mal alignées, de la même fa?on que vous contemplez mes bijoux. J’en déduis qu’il vous pla?t.

  Elle détourna les yeux et croisa les bras. Il s’installa à une table encombrée de cartes et de papiers. Pimprenelle l’imita, et prit place sur une chaise d’osier branlante, tachant de s’accorder au sérieux du moment.

  — Expliquez-moi, demanda-t-elle enfin.

  Rhode se pencha, ses mains effleurant les parchemins.

  — Cet entretien durera environ une heure. Nous y fixerons les termes de votre contrat. Vous travaillerez pour moi, et par conséquent pour la Couronne. Vous serez tenue au secret, et vous devrez jurer devant les étoiles elles-mêmes de ne parler à quiconque de vos activités.

  Il sortit une enveloppe, en déversa le contenu sur le bureau déjà encombré.

  — La durée sera convenue ensemble, comme je vous l’ai dit. Mais les contrats comme celui-ci durent généralement entre six mois et deux ans.

  Les yeux de Pimprenelle s’écarquillèrent malgré elle.

  — Vous semblez vouloir poser une question, fit-il remarquer.

  Elle entrela?a ses doigts en une petite sphère, qu’elle tritura nerveusement du bout des phalanges.

  — En quoi consistera mon travail ?

  — Vous intégrerez l’équipe scientifique de Luthérel. Vous apprendrez à manier nos outils, à observer le ciel. Vous consignerez vos observations, et chaque mois vous rédigerez un papier, un rapport destiné à toute la communauté savante. Nous cherchons à comprendre pourquoi les étoiles se détournent. Peut-être serez-vous de ceux qui lèveront ce voile.

  — Mais je n’ai aucune compétence ! protesta-t-elle. Je ne connais même pas la carte céleste.

  Rhode arqua un sourcil, surpris.

  — Vous avez bien suivi l’enseignement cosmologique de base, tout de même ?

  Pimprenelle détourna les yeux. Les mots lui échappaient. Oui, elle avait fréquenté l’école, mais à quoi bon ? Les classes étaient un chaos de peuples et de langues, aucune le?on n’était adaptée, et son intérêt, à l’époque, se portait ailleurs.

  — Je n’y allais pas souvent, avoua-t-elle. Je ne suis pas s?re d’être la bonne personne.

  Rhode éclata d’un rire léger.

  — Peu importe. Vos collègues et moi-même nous adapterons. Vous entendez les étoiles : cela seul suffit à faire de vous notre alliée.

  — J’aurais encore d’autres questions, si vous le permettez. Une bonne quinzaine, au moins.

  — Vous, les Dr?les, avez un humour rafra?chissant. Les yeux de Rhode se plissaient joyeusement. Posez celles qui vous paraissent essentielles, car vous n’aurez sans doute pas le temps de toutes les énoncer. Le reste, vous pourrez le voir avec votre tuteur. Je vous le présenterai demain.

  — Aurai-je des moments seule ? Pourrai-je retourner aux Thymes de temps en temps ? Est-ce que Vinciane travaillera avec moi ? Aurai-je accès à cet endroit ? Et qui sont toutes ces personnes qui vivent ici ?

  Rhode l’interrompit avant qu’elle ne s’égare davantage, si tant est que cette litanie de questions ait une fin.

  — Je vois.

  Les petites pierres fixées à ses longues mèches blondes au devant de ses oreilles tintèrent dans un mouvement sec. Ses yeux, soulignés de leurs habituelles plaques de métal au-dessus des sourcils, se baissèrent sur les doigts de Pimprenelle, ce qui la mit un peu mal à l’aise. Finalement, il reprit :

  — Concernant votre temps libre, vous aurez des plages fixes : de neuf heures à midi, puis de treize heures à dix-sept heures. Vous n’y êtes pas obligée, mais il est vivement conseillé d’assister à certaines conférences et de participer à quelques salons. Quant aux Thymes, vous pourrez vous y rendre sur votre temps libre. Vinciane, elle, sera affectée à un autre secteur, elle vous l’expliquera mieux que moi.

  — Et pour les gens qui résident ici ?

  —Ce sont des chercheurs, des professeurs, quelques conférenciers. La plupart n’habitent pas sur place : ils viennent travailler dans leurs bureaux à proximité, et passent par l’observatoire pour manger ou consulter des ouvrages et ressources. L’endroit vous est ouvert, vous pouvez circuler où bon vous semble. Mais n’oubliez pas que je vous offre ce toit gracieusement. Veillez à ne plus escalader les murs.

  Pimprenelle lui adressa un sourire à la fois insolent et respectueux. Le reste de l’heure fut consacré à la présentation détaillée de son contrat, ponctuée par la signature de dizaines de documents qu’elle n’eut pas le temps de parcourir entièrement. Rhode conclut en lui expliquant que cette journée serait une pause, consacrée à la découverte des lieux et des alentours. Elle pourrait s’appuyer sur le personnel de maison pour toute aide pratique. Demain, en revanche, son tuteur lui serait présenté, afin de lui faire visiter son futur espace de travail et le matériel mis à sa disposition. Rhode précisa qu’il serait rarement présent lui-même, occupé à parcourir le pays en quête d’informations.

  Dès que Rhode eut quitté la pièce, Pimprenelle se jeta avec ardeur sur les instruments : elle testa les lentilles, farfouilla les placards, détailla chaque relique suspendue. Elle eut la sensation persistance d’un regard posé sur elle, mais l’avidité de découvrir l’emportait, et elle ne se retourna pas.

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