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Chapitre VI

  VI

  Le ventre de la ville s’ouvrit devant elles. Un escalier raide s’enfon?ait, avalant sans relache des files de voyageurs que la cloche appelait à descendre. Vinciane prit la main de Pimprenelle, et l’air changea dès les premiers degrés : lourd, gorgé de suie et d’une chaleur irritante, il sentait la poussière de charbon mêlée à la sueur des corps. Chaque pas la plongeait plus profondément dans cette caverne mécanique, où les vo?tes de pierre résonnaient du roulement sourd des wagons, comme si la terre elle-même grondait.

  En bas, le quai grouillait. Une foule tassée s’y agitait comme un bétail pressé, piétinant pour se maintenir debout, se poussant vers la bordure d’où s’échappaient des haleines br?lantes. Des lanternes suspendues au plafond diffusaient une lueur jaunatre, étouffée par les fumées, qui écrasait les visages dans des ombres creuses.

  Le tram surgit dans un cri de ferraille, comme un serpent d’acier sorti des entrailles du sol. Sa gueule béante s’ouvrit sur des wagons étroits, déjà bourrés de monde. La poussée fut brutale : Pimprenelle fut happée par l’élan collectif, serrée entre des épaules, des coudes, des haleines chaudes qui lui collaient au visage. Les parois vibraient de toutes parts, et le sol tremblait sous l’impulsion des pistons. Chaque démarrage était un arrachement, chaque freinage une convulsion qui les projetait les uns contre les autres.

  Elle tenait toujours la main de Vinciane, qui grima?ait comme elle dans cet espace trop étroit. Les secousses du wagon faisaient osciller ses boucles blondes collées par endroits à ses tempes sous la moiteur étouffante. Sa peau brunie comme celle de Pimprenelle était éclairée par la lueur jaune des lampes, et contrastait avec le vert sombre des parois et la poussière qui emplissait l’air. Malgré la sueur, malgré l’odeur acre de métal chauffé, il émanait d’elle une assurance certaine, comme si sa seule présence creusait un abri dans la fournaise. La rumeur des roues mêlées aux voix continuait de s'élever en une clameur continue, une plainte sourde qui roulait le long des tunnels. Tout autour, les humains perdaient leurs contours, réduits à une masse compacte, unie par le vacarme. Pimprenelle avait l’impression que l’air lui manquait, que chaque inspiration ne faisait qu’emplir ses poumons d’un souffle noir et graisseux, qui s’infiltrait dans ses veines.

  Le train s’enfon?ait toujours plus loin, et elle se surprit à se demander si ce voyage finirait jamais, ou si, prisonnière de cette machine monstrueuse, elle n’allait pas rouler sans fin dans les entrailles du monde. Mais à chaque pression de la main de Vinciane, elle sentit la promesse d’un terme bient?t atteint.

  Finalement elles sortirent quelques minutes plus tard, vomis par cette machine qui repartait déjà dans sa course infernale. Elles trottinèrent dans les galeries souterraines à la recherche de la sortie qui les ménerait jusqu'à la surface. Vinciane effectua une manipulation habile sur les portes métalliques, et elles s’ouvrirent dans un souffle de lumière aveuglante. La clarté du jour les frappa comme une gifle, crue et limpide après l’étouffement des tunnels. Pimprenelle cligna des yeux, encore éblouie, et pour un instant, son souffle se perdit dans l’air chaud et parfumé. Le vent léger portait l’odeur de pierre chauffée par le soleil, mêlée au parfum discret des chataigniers.

  Devant elles, sur la grande place pavée, s’élevait une ancienne batisse. Les murs étaient tapissés de carreaux de ciment aux motifs délicats ponctués de mosa?ques colorées. Les grandes fenêtres, aux vitres légèrement teintées, filtraient des reflets dansants sur le jardin qui s’étendait tout autour. Le jardin était immense, presque sauvage, mais entretenu avec soin. Des arbres aux troncs épais et noueux s’élevaient comme des sentinelles vertes, et sous leurs branches volaient des papillons dont les ailes semblaient avoir absorbé toutes les couleurs de la ville.

  Pimprenelle déduit qu’elles se trouvaient en périphérie de la ville. Elle fit volte-face, et son regard plongea sur la ville qui s’étalait en contrebas, ses toits rouges et verts, ses clochers et ses rues animées baignés dans la lumière qui tirait bient?t au rouge. Vinciane, les mains croisées derrière son dos rompu le silence:

  ??Ils ont le sens de l’esthétique, je te l’accorde.” Elle fron?a légèrement les sourcils, et son regard se posa sur les jambes tremblantes de son amie “Mais tu as besoin de repos, j’ai peur que tes jambes ne te portent plus bien longtemps, surtout après les émotions de ce jour.??

  ? Oui…Cette journée est interminable. Que les étoiles me soutiennent si je dois subir un entretien ce soir. ?

  Vinciane éclata d’un rire communicatif:

  “C’est hors de question! Nous pouvons passer par un passage secret qui mène directement à notre chambre. De cette manière, on les esquivera.”

  Vinciane ne semblait nullement intimidée par les lieux ; au contraire, elle abordait cette intrusion comme un jeu. Cette désinvolture amusait Pimprenelle, qui pour sa part, en était à la limite de ce que lui permettait sa nature autarcique de Dr?le.

  Au lieu de se présenter à la porte principale, Vinciane entra?na son amie vers le jardin, et toutes deux enjambèrent une balustrade de fer rouillée. Elles s’élancèrent à travers l’herbe, riant comme deux enfants en cavale. Le jardin, magnifiquement entretenu, semblait sans fin: une grande mare luisait au crépuscule, où les grenouilles chantaient à tue-tête pour saluer la nuit naissante. Plus loin, derrière la batisse, le parc s’étendait au-delà d’un petit cours d’eau qui serpentait doucement à travers les étendues d’herbes hautes.

  Pimprenelle aurait voulu s’attarder à contempler ce lieu enchanteur, mais Vinciane ouvrit déjà une grande verrière décorée de vitraux. Les panneaux, baignés d’ombre, semblaient raconter un récit oublié de l’histoire des étoiles. Courbées et silencieuses, elles traversèrent le passage en s’assurant que personne ne les avait vues. Pimprenelle ne put s’empêcher de songer que s’introduire dans la demeure d’un prince paraissait étonnamment facile.

  La verrière menait à une lourde porte de bois, mais Vinciane lui fit signe de ne pas y toucher. Au lieu de cela, elle s’accroupit et poussa d’un geste assuré les dalles grises dans un recoin. Une trappe de métal, cerclée de gros écrous, apparut.

  ? Je pensais que tu plaisantais en parlant de passage secret ?, souffla Pimprenelle, les yeux ronds.

  Vinciane lui adressa un sourire malicieux, puis l’attira à sa suite.

  Les Dr?les avaient toujours eu cette curiosité de chats, flairant les recoins et les passages dissimulés. Elles s’enfoncèrent dans l’ouverture, et Vinciane murmura d’une voix basse :

  ? Nous entrons dans la partie délicate, maintenant. Suis-moi, et garde le silence. ?

  Malgré ses muscles endoloris, Pimprenelle se surprit à go?ter ce r?le de cambrioleuse improvisée. Les risques lui importaient peu : elle ne doutait pas de son amie. Un vieux dicton lui restait à l’esprit : ? Pas vu, pas pris. Vu… pris. ?

  Elles débouchèrent dans ce qui ressemblait à une cave à vin et à confitures. L’endroit était sombre, le sol sablonneux, et des rangées de tonneaux et d’étagères croulant sous les bocaux se dessinaient dans la pénombre. Tout au fond, une échelle de fer s’élevait vers une ouverture. Vinciane remit de l’ordre dans son petit chapeau et lissa sa chemisette avant de grimper la première. Pimprenelle, restée en bas, entendit à peine le grincement du battant au-dessus d’elle.

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  Lorsqu’elle osa jeter un ?il, elle découvrit que l’échelle menait directement aux cuisines. Les murs de briques peintes vibraient des allées et venues du personnel ; des voix vives et le cliquetis des ustensiles emplissaient l’air. Un frisson d’excitation parcourut la nuque de Pimprenelle : l’ombre de l’interdit donnait à la scène une intensité presque grisante. Profitant d’un instant où personne ne la regardait, elle bondit hors de la trappe et se dissimula dans le cadre étroit d’une porte.

  Soudain, une main surgit de l’extérieur et lui agrippa le bras. Vinciane l’attendait, perchée sur le rebord d’une fenêtre à carreaux de bois foncé. Pimprenelle comprit aussit?t : ? partie délicate? signifiait escalader la fa?ade. Elle ne put retenir un petit rire nerveux face à ce plan extravagant. Elle souleva davantage le chassis coulissant de la fenêtre, puis, au moment où un cuisinier traversait en hate la salle, se hissa au dehors.

  Ses orteils trouvèrent appui sur une étroite corniche de pierre. Elle n’était pas si haut au-dessus du sol, mais assez pour craindre une mauvaise chute. Elle avan?a avec précaution, son c?ur battant à tout rompre, vers une autre fenêtre où Vinciane l’attendait déjà. Pimprenelle sentait ses muscles flancher, chaque contraction la br?lant davantage.

  ? Je te jure que je regrette cette idée stupide.?, lan?a Vinciane dans un souffle, en voyant son amie peiner.

  Finalement, les deux Dr?les parvinrent à se hisser dans la petite fenêtre, et elles s’écroulèrent dans une chambre vaste, aux murs arrondis comme l'intérieur d’un oriel. La pièce contenait plusieurs lits et de nombreuses portes, comme un dortoir d'invités.

  Vinciane éclata d’un rire sonore et déclara avec aplomb :

  ? Bienvenue dans notre chambre ! ?

  Pimprenelle était encore à terre mais ne pu s'empêcher de rire frénétiquement, se délivrant de toutes les émotions de la journée. Mais à peine le dernier éclat retomba-t-il que la fatigue, lourde et inexorable, s’abattit sur elle. Son corps, enfin délivré de l’adrénaline, refusait désormais tout effort. Sans réfléchir, elle défit ses chaussures de bois et de cuir, roula ses longues chaussettes jusqu’à ses chevilles, et se hissa dans un lit au hasard. Ses pieds, moites et malodorants, embaumèrent aussit?t la chambre. Vinciane grima?a, lacha un mot indistinct entre ses dents — quelque chose comme un juron suivit d’un : ? je vais chercher à manger ?, et s’éclipsa. Pimprenelle, à demi effondrée, glissa déjà hors du monde, son corps à moitié tra?nant sur le parquet, ses paupières qui se fermaient.

  Elle ne sut pas combien de temps plus tard une présence vint la soulever doucement, réajustant ses jambes molles sous les couvertures fra?ches. Le geste était attentif, et elle voulut ouvrir les yeux, mais ses songes la tenaient prisonnière.

  Elle rêvait d’étoiles, innombrables, qui scintillaient derrière des vitraux immenses. Elles l’appelaient, leurs voix muettes résonnant dans sa poitrine comme une vibration. Les vitraux brillaient de couleurs mouvantes qu’elles ne pouvaient décrire tant elles ne semblaient pas venues du même monde. Ils semblaient respirer, et ils vibraient trop fort.

  Et puis, une masse colossale, rampante, qui faisait trembler le sol, les vitraux, les étoiles elles-mêmes. Elle avait un énorme museau recourbé comme une gousse d’anis, et de son souffle grondant s'exhalait en effluves chaudes. Son corps ondulait en cercles infinis, serpentant lentement et avec grande difficulté sous la terre avec irrégularité, comme si elle portait en elle tout le poids du monde. Elle se tordait, cherchant en vain une issue vers la surface.

  Ses mains énormes portaient trois griffes massives, qui labouraient le sol invisible. Elle étaient couvertes de bijoux, saturées jusqu’à l’excès : bagues d’or entassées les unes sur les autres, anneaux torsadés, chevalières trop larges incrustées de pierres brutes, jaspes sanglantes, éclats de quartz, aigue-marines brisées, labradorites imparfaites. à chaque mouvement, c’était comme si une cloche souterraine sonnait, une mélodie absurde et oppressante, à la fois fascinante et insoutenable. La créature, parée comme un souverain monstrueux, rampait de ses mains ornées, cherchant une prise. Elle résonnait comme un rire amer.

  Elle se réveilla en sursaut, le corps moite, ses draps froissés par une sueur qui avait séché par plaques. Son ventre se tordait douloureusement, comme un tambour creux qui battait la faim. La lumière fine de la lune passait au travers des vitres de la tour, projetant des rayons laiteux qui se brisaient sur les parois. Les ombres des meubles et arbres au dehors s’allongeaient dans la pénombre en silhouettes penchées et ondulaient doucement au rythme du vent. Ses yeux s’accoutumèrent lentement, révélant la présence d’un plateau posé à l'extrémité du bureau. Sur l’assiette dormait une quiche de poireaux, large, bombée, dont la pate avait durci mais conservait un parfum tout à fait appétissant. De petits morceaux de fromage, mousseux et pales, reposaient à c?té. Ils semblaient avoir patienté des heures, mais leur aspect n’avait rien perdu de leur promesse. Elle s'effor?a de ne pas tout avaler d’un seul tenant et de prendre son temps malgré sa faim dévorante. Une fois fini, elle retomba contre l’oreiller, l’estomac enfin apaisé, la tête lourde.

  Quand elle ouvrit de nouveau les yeux, le matin était déjà là. Une femme se tenait près de son lit, inclinée avec discrétion. Elle lui parla d’une voix douce mais empressée, comme quelqu’un qui voudrait être invisible tout en remplissant son devoir. Elle pria Pimprenelle, de se lever, afin qu’elle puisse la préparer pour le petit-déjeuner. La jeune Dr?le se redressa lentement, les paupières encore collées et l’esprit troublé. Elle n’avait pas l’habitude de tant de sollicitude et encore moins à une heure si précoce du jour. Quelque chose en elle, un instinct profond et primitif, se tendait avec la méfiance d’un chat surpris dans son sommeil.

  La chambre, à présent baignée d’une lumière dorée, dévoilait mieux son décor. Les murs, couverts de bois peint, étaient ornés de moulures discrètes, et de longues tentures bleu nuit filtraient le jour. Les lits s’alignaient comme les cots d’un pensionnat, chacun surmonté d’une petite étagère où se trouvaient des fioles oubliées, des livres cornés, des souvenirs de passage. L’air sentait le bois vernis et le linge propre, mêlé à l’odeur persistante de la tarte aux poireaux de la vieille. Vinciane était absente, ce qui n’étonna pas spécialement Pimprenelle.

  La femme de chambre semblait timide mais diligente, portait de petits souliers de toile rigide, et ses jambes fines étaient enveloppées de longs collants épais d’un “pas tout à fait blanc”, et sur elle flottait une jupe longue, légère et transparente aux reflets violacés. Une chemise bouffante gonflait ses épaules, resserrée par des lacets, et un tablier croisé en cache-c?ur l’enveloppait.

  Pimprenelle aurait voulu conna?tre l’heure, savoir ce qui allait se passer ensuite. Surtout, elle osa formuler la requête la plus urgente : pouvait-elle rester un instant seule ? Seulement quelques minutes, ce qui allait la reposer bien plus qu’une nuit de sommeil. Baissant un instant les yeux comme pour s’excuser, la servante lui répondit avec douceur : tout lui serait expliqué en temps voulu. Elle n’aurait qu’à suivre les instructions, sans s’inquiéter. Et du temps seul, oui, il y en aurait ; mais seulement une fois la journée terminée. Pimprenelle ne répondit que par une mine boudeuse.

  La jeune femme l’accompagna dans une petite pièce adjacente où tout était prévu pour la toilette. Le sol, légèrement en pente, était traversé d’une fine gouttière qui menait directement à l’extérieur. On y trouvait un bidet de porcelaine, des toilettes simples, et dans un coin une grande baignoire ronde en bois, vide et sans robinet, qui tr?nait comme un vestige peu utilisé. La domestique tendit à la Dr?le qui semblait un peu embarrassée de cette baignoire inutile, un gant parfumé, légèrement humide. Et elle l’attendit derrière la porte dans le dortoir.

  A peine eut elle terminé que la femme entra dans un silence déconcertant, une tenue à la main. Un pantalon large en toile, fendu sur les c?tés, maintenu et assemblé à la taille par un simple fil noué. Avec ?a, un haut bleu marine, montant jusqu’à sa nuque dans un col ovale, serré par une série de petits n?uds qui descendaient du col jusqu’à l’aisselle. Des souliers semblables aux siens lui furent proposés, mais Pimprenelle déclina poliment. Elle demanda plut?t des chaussettes fendues, comme celles de sa race ; il n’y en avait pas. Alors elle resta pieds nus dans ses tongs, sans gêne.

  De peur d'être de nouveau maladroite, Pimprenelle se laissa coiffer. La servante se contenta de tresser ses cheveux en une seule natte, lourde et simple, qui glissait le long de son dos. Avant de descendre, elle prit le temps d’ajouter ses propres bijoux: quelques bagues de métal froid passées à ses doigts, et d’autres mêlées dans sa tresse. Enfin, elle tira de ses habits de la veille, une petite sacoche. Une poudre rouge, discrète. Elle l’humecta d’un peu de sa salive, et cerna ses yeux d’un trait sombre et profond. Sous ses cils, deux lueurs rouges vibraient, comme une veilleuse ardente, qui relevait la couleur sombre de ses yeux.

  Elle inspira longuement avant de suivre la femme hors de la chambre.

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