home

search

Chapitre 8 Lart de gagner ce que personne ne veut

  ? C’est quand même sympa d’être au sec. ?

  On arrive au bureau d’accueil du NEON-DOME. Averse a saucissonné le Perpépluie, enroulé, attaché, muselé, comme si elle avait peur qu’il fasse une remarque.

  Elle s’avance et elle gère la réservation comme si c’était normal. Comme si on était deux touristes fatigués et pas deux survivants couverts de boue qui ont tué des trucs en chemin.

  Le type derrière le comptoir porte un blouson avec un sticker : Elvis.

  Son regard est dans le vide. Ses cernes pendent. Je vois très bien qu’Elvis fait ce boulot par amour et joie du service.

  Il appuie sur un bouton.

  Un message pré-enregistré se lance. Une voix de baryton, style radio années 50, crachote dans des haut-parleurs fatigués.

  ? Bienvenue au NEON-DOME, la réponse à tous vos besoins. Que vous soyez parieur ou mangeur, notre casino vous accueille avec son buffet de fruits de mer. Venez parier, venez gagner, et lorsque vous serez fatigués de tout empocher, allez vous reposer et profitez de nos services plus osés. ?

  Une seconde de charabia en avance rapide conclut le message.

  Averse ne réagit même pas.

  ? Une chambre. La plus simple. Avec salle de bain. ?

  Elvis expire, sans lever les yeux.

  ? La chambre avec bidet, c’est cinq argents. Dix jetons pour le casino compris dans le prix. Dix jetons s’échangent contre un cuivre au comptoir. ?

  Il récite ?a comme un GPS dépressif.

  ? Les escaliers sont sur votre gauche. Le casino est derrière moi. Le restaurant de l’autre c?té. L’ascenseur est en panne. ?

  Il marque une pause, puis ajoute.

  ? Il y a une tyrolienne à l’arrière. Mais l’accès est un peu compliqué aussi haut. ?

  Averse fait glisser cinq pièces d’argent depuis sa manche. Elles roulent en ligne devant Elvis.

  Il nous tend lentement deux cartes d’accès.

  ? Quatorzième étage. Chambre 1408. ?

  Mais non...

  Averse s’éloigne déjà. Je la rattrape. Elle me tend une carte.

  ? La chambre a co?té cinq argents. Tu me dois donc deux argents et cinq cuivres. Six si tu veux les jetons. ?

  ? Attends, on n’en a pris qu’une ? ?

  ? Une chambre suffit. Je dors dans la baignoire. ?

  ? Ah bah oui. J’me disais aussi. ?

  Je prends les jetons. Autant aller les perdre.

  Je n’ai aucune notion d’argent. Je propose, par réflexe, de rembourser la chambre entière.

  Averse me coupe.

  Stolen content alert: this content belongs on Royal Road. Report any occurrences.

  ? La richesse n’est pas facile dans ce monde, magicien. ?

  Le magicien, là, ?a pique plus que d’habitude.

  ? Ok. Tu veux aller faire un tour au casino ? ?

  ? Non. On se rejoint dans la chambre. ?

  Elle se tourne vers les escaliers. Je la regarde monter.

  Puis je fais ce que ferait n’importe quel idiot dans mon état.

  Je vais au casino.

  Je descends trois marches. Je passe sous une arche surplombée de deux caméras. Une borne me crache un ticket : 1ZZZ, avec un verre dessiné. Je le prends.

  Je descends encore et je me retrouve sous un immense d?me. Des néons partout. Des rangées de machines à sous. Des tables à perte de vue.

  ?a brille. ?a clignote. ?a hurle. Et ?a pue.

  ? APA ? ?

  Pas de réponse.

  Ok. Il va falloir penser à lui demander d’identifier les trucs élémentaires à la survie. Le genre de chose qu’on oublie quand on est occupé à ne pas mourir.

  Je réalise aussi un autre détail : je suis crevé. La journée m’a mis un coup de masse.

  Au centre, une estrade affiche un compte à rebours : 15ZZZ.

  Donc soit quinze minutes, soit quinze heures, soit quinze vies.

  Je me dis que je peux attendre. Je vais au bar.

  Le bar est impressionnant. Un mur d’alcool, version vitrine de parfumerie, sauf que ?a pue la décision regrettable. De chaque c?té, une scène de pole dance. Parce que bien s?r.

  Je m’assieds. Je tends mon ticket.

  ? Bonjour. C’est bon pour toute la carte ? ?

  Le serveur opine.

  ? Un Pornstar Martini. ?

  Je reste dans le thème.

  Le verre arrive. Je sirote et je regarde les gens perdre doucement.

  La majorité, ce sont les habitants de Crasse-sur-Galets. Les mêmes fringues humides, les mêmes visages rincés.

  ? Hé, barman. Comment on appelle les habitants de ce trou ? ?

  Il souffle du nez.

  ? Les Galériens. ?

  ? C’est officiel, ?a ? ?

  Il hausse les épaules.

  ? Ils se sont appelés eux-mêmes comme ?a. ?

  Je repose mon verre.

  ? Faut faire quoi pour participer à l’estrade, là ? ?

  ? Dix jetons. ?

  ? Comme c’est pratique. ?

  Je finis mon verre d’un coup et je me lève. J’ai cette chaleur stupide qui me monte dans la poitrine, la version “?a va aller” de l’alcool.

  Je m’approche de l’estrade.

  Trois… deux… un…

  Les Galériens sont déjà rassemblés. Ils font la file, se marchent sur les pieds.

  Des lumières s’allument en cascade. Un jingle s’incruste.

  Un présentateur appara?t. Costume mauve brillant. Chapeau. Barbe noire. Canne argentée.

  Il sourit comme un vendeur de rêves périmés.

  Quand il ouvre la bouche, son accent me transperce.

  ? Salut les minots. Bienvenue au NEON-DOME. Vous êtes venus faire les marioles ? Vous emboucaner ? C’est le moment tant attendu. La roue de l’infortune. ?

  Je cligne des yeux.

  Je sais pas si c’est son accent, ou si j’ai mal entendu.

  Vu ma chance, j’ai une petite idée.

  Cinq Galériens tentent leur chance. Un repart avec cinq jetons. Un autre gagne un couteau suisse. Deux descendent avec un demi-sac de pommes de terre. Le dernier gagne un ticket boisson.

  Le présentateur me fixe.

  ? Oh fada. Viens. Priorité au nouveau. ?

  Je sais que je vais le regretter.

  Mais je monte quand même.

  J’enjambe deux types. Un gars me siffle parce que je coupe la file.

  Parfait.

  ? Alors mon gars. Tu connais le principe ? Tu tournes, tu gagnes ce que la roue indique. ?

  Je regarde la roue.

  La zone Jackpot est aussi fine qu’une ficelle. Elle irradie d’une aura vert caca d’oie.

  Je pose mes jetons dans un goulot. Ils disparaissent.

  La roue se débloque.

  THOOM.

  Un couteau suisse ?a serait pas mal.

  ? Allez vas-y. Fais tourner. ?

  Il fait un geste avec sa canne.

  Je mets toute ma force.

  Deux.

  La roue tourne. Elle ralentit. Un peu trop.

  Jackpot.

  Bah oui.

  Des lumières retentissent. Une boule disco à moitié chauve descend du plafond.

  Le jingle se répète comme une menace et le présentateur conclut, ravi.

  ? Eh beh voilà mon gars, c’est aussi simple que ?a. ?

  Il me tend une petite bo?te carrée en bois. Elle est humide. Il y a une tache de moisissure en dessous.

  ? Euh… merci ? ?

  Je l’ouvre.

  Un ?uf. Noir verdatre.

  Et ?a pue la mort. La vraie.

  Les Galériens éclatent de rire.

  Le présentateur sourit, satisfait.

  ? Héhé. L’infortune a touché. Les prochains lots devraient être bons. ?

  J’ai bien entendu.

  Je referme la bo?te. Je garde le sourire social d’un homme qui a l'habitude.

  Je descends. La cohue reprend. Les files se font, se défont. Ils se marchent dessus.

  Je profite du chaos pour m’éloigner et je glisse la bo?te dans ma poche.

  ?a ne m’aura pas co?té grand-chose. Juste dix jetons, et un peu de dignité.

  Je remonte vers l’accueil et je prends les escaliers. Les foutus escaliers.

  Je compte les marches par pure haine.

  Deux cent trente-huit.

  Enfin.

  Chambre 1408.

  Je glisse la carte. La porte se déverrouille.

  C’est basique. Averse est déjà en train de dormir dans la baignoire. Le Perpépluie est à pleine puissance, il y a de la vapeur dans toute la pièce.

  Donc la salle de bain pleut.

  Très bien.

  Je titube jusqu’au lit. Je m’affale. Et je m’endors.

Recommended Popular Novels