? Hé vous deux. écartez-vous du chemin et rejoignez la file. Un convoi est en route. Faites place. ?
On s’exécute.
Les hommes qui nous parlent ne sont pas des crasseux du NEON-DOME. Ce sont des chevaliers en armure, casque ouvert, visages fermés. Sur leurs plastrons, le même emblème que sur le zeppelin: un bouclier doré frappé d’une croix, avec une garde d’épée stylisée. ?a dénote. Le casino, c’était du néon et de la rouille. Eux, c’est du métal et de l'or brillant. Un melting pot étrange.
Le goulot d’étranglement avale le convoi un par un. Les caravanes trop larges frottent la pierre. ?a couine, ?a grince, ?a rape.
Je regarde les murs, je regarde la hauteur, je vois très bien le délire. En temps de guerre, tu poses dix archers là-haut, tu bloques la route, et tu fais payer l’entrée en organes.
Un zeppelin métallique passe en rase-motte au-dessus de nos têtes. Le souffle plaque la poussière sur mes dents. ?a sent le métal chaud et l’huile rance. Sous la coque, des cables pendent, et une plateforme oscille, prête à accrocher quelque chose.
Le cadavre de l'Astrancelle. évidemment.
Une notification se manifeste avec un retard ridicule, comme si mon HUD hésitait à me féliciter. Un pop-up s’ouvre. Il a une petite couronne en haut.
Niveau: ???
Récompense: +3 points de statistiques. +3 points de magie. +3 points de skills (verrouillés) +3 points d'artisanats. (verrouillés).
Je cligne des yeux. Donc j’ai level up. Mais en retard. Comme si l’univers refusait de délivrer l’XP blasphématoire dans les temps.
? APA. Tu peux me dire quel niveau je suis? Et c’est quoi le nom de mon école personnalisée? ?
? B-bien s?r, Murphy. Ton niveau est… ?
Il prononce un mot. Un son. ?a me traverse l’oreille et ?a glisse. Mon cerveau n’accroche pas. Comme un dialecte étranger composé de syllabes qui refusent d’exister.
? Et ton école personnalisée est… ?
Un autre son. Encore plus flou.
Je me frotte le front.
? APA, je comprends pas. ?
? Je te dis juste ce qui est i-indiqué. Ton niveau est… et ton école est… ?
Il répète. Et mon cerveau refuse encore. La sensation est horrible. Comme si on m’annon?ait mon propre nom et que je l’oubliais à l’instant.
? Tu te fous de moi ou quoi? ?
? J-je ne comprends pas, Murphy. ?
Averse me ramène au réel.
? Magicien. C’est à notre tour. ?
Je lève la tête. Devant nous, un garde en armure nous observe. Un vieux. Mais un vieux solide. La moustache jaunie, le regard clair. Une gentillesse fatiguée qui n’a pas encore quitté son visage.
Il fixe Averse.
? Miss Nimbus. Cela fait un moment. ?
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Averse ne sourit pas.
? Bonjour, Djidan. ?
Le garde rit dans sa moustache. Un rire grave, charismatique, le genre de voix que tu imagines doublée par une légende. Il avance volontairement sous le nuage, comme si la pluie lui appartenait.
? De retour pour nous jouer un mauvais tour? ?
Averse hésite une seconde.
? Je… j’ai un intérêt à collecter à la capitale. ?
Je comprends que ?a me concerne. Elle ne dit pas la vérité. Mais elle ne ment pas.
Djidan penche la tête.
? Et qui est votre compagnon? ?
Averse me jette un regard rapide.
? C’est un… ? Elle marque une pause. ? Candidat pour les guildes. En période d’évaluation. ?
Pas mal, Averse. Pas mal.
Djidan hoche doucement.
? Je vois. Très bien. On vous devait toujours un service, depuis l'incident. Considérez celui-ci remboursé. ?
Averse incline la tête.
? Merci, Djidan. ?
Le vieux garde s’écarte. On passe. Sans payer.
Derrière nous, Djidan crie:
? Oh hé, Miss Nimbus. Si vous avez l’occasion, passez à la caserne. Je suis s?r qu’ils seront surpris de vous voir. ?
On s’éloigne. Et à peine hors de portée, je ne peux pas m’empêcher.
? Eh bien, Miss Nimbus… il va falloir me donner des explications. J’en apprends plus sur toi en deux minutes à un poste frontière qu’en plusieurs jours de marche. C’est quoi cette caserne? ?
Averse ne me regarde pas.
? Je ne te dois rien, magicien. C’est plut?t le contraire. ?
Je serre les dents.
? Je… pardon. C’était maladroit. ?
Elle fait ce petit bruit du menton.
Hm.
? La caserne était mon ancien travail. Ma résidence. Il y a longtemps. Presque dans une autre vie. C’est une partie de moi que je chéris… et que je peine. ?
Elle marque un temps.
? Miss Nimbus était mon nom de code. ?
?a lui va trop bien. Et c’est un peu injuste.
? Ok. Noté. Et promis, je te laisse tranquille sur ton passé. ?
Averse souffle, presque imperceptiblement.
On marche. Le ciel s’assombrit. Je regarde ma poche. Je sens Scully se retourner.
On campe ce soir. à l’abri. Parce que je ne rentre pas en ville avec un mort-vivant de poche sans comprendre comment ?a fonctionne.
Quand le soleil tombe, je lance Lupiot. Petite décharge habituelle...
On a déjà établi le camp. On est devenus efficaces. Averse se tient assez loin du feu pour ne pas l’éteindre en passant.
Je m’assieds. Je respire.
? Bon. Voilà l’histoire en détail. Je l’ai appelée Scully. ?
Ma poche trépigne. Une réaction. Comme si, pour la première fois, le nom avait accroché quelque chose.
Une boule verte, nécrotique, s’échappe. Scully se déploie. Ailes de nuit. Aura autour d'os nu. Et un souffle froid sort d’elle, pas de l’air: un truc qui sent la cave.
Averse recule d’un pas. Surprise. Puis dégo?t.
? Oh… magicien. C’est immonde. ?
Scully tourne la tête vers elle. Les dents dehors. Elle avance, lente, mena?ante.
? MUR…DER ?
Mon c?ur se serre. Pas ?a. Pas maintenant.
? Scully. Scully! ?
Je siffle. Je claque des doigts comme un abruti, comme si j’appelais un chat. Scully ne réagis pas.
Et là, ma bouche parle avant moi. Ma voix sort tordue, déformée, comme si on avait posé un filtre de malédiction sur mes cordes vocales.
? ARUUM KARACH. ?
Le go?t est acide. J’ai l’impression d’avoir mordu dans une pile.
Scully s’arrête. Se retourne. Et revient se poser sur mon épaule.
Je crache une glaire noire sur le c?té. Je reste un moment à regarder ma salive comme si elle pouvait m’expliquer ce qui vient de se passer.
Averse me fixe. Horrifiée.
? Je… magicien… je ne pense pas pouvoir continuer à tes c?tés. Cette chose est une marque de mort. ?
Elle serre la tige de son Perpépluie.
? J’ai passé ma vie à être un mauvais présage. Je ne marcherai pas à c?té d’un pire que moi. ?
? Pardonne-moi. Je te traite comme les gens m’ont traité. Mais c’est trop. ?
? Oh wow. C’est mauvais à ce point? Je peux la commander. Et je peux effacer la tache. C’est écrit dans les menus. ?
Averse secoue la tête.
? Magicien, ?a suffit. S’acquitter de cette tache est équivalent, voire pire, que la mort de l’Astrancelle. Je pardonne ta dette. Mais nous devons nous séparer. ?
Je reste bouche bée. Une seconde. Deux.
?a pince. Je n’avais pas prévu que ?a pincerait autant.
? Attends… tu me laisses là, maintenant, comme ?a ? ?
Je m'entend, et réalise l'égo?sme de la phrase.
? Je... Je comprends… ?
J’aurais voulu dire plus. Dire les choses quand j’en ai eu la chance. Pas des trucs romantiques. Juste… des trucs humains. Mais ?a coince.
Alors je prends la seule phrase qui ne me trahit pas.
? Merci pour tout, Averse. Si je m’en sors… je te revaudrai ?a. Pour de vrai. ?
Averse me regarde une dernière fois.
? Adieu, magicien. ?
Et elle s’en va. Au milieu de la nuit. Son nuage s’éloigne. Et la pluie avec.
Je ne l’ai pas vue venir.
Je reste là. Scully sur l’épaule. Je reste sonné dans le silence de la nuit.
J’ai pris un niveau en retard. J’ai une école de magie en langue morte. Je parle Goule sans l’avoir demandé. Et la seule personne qui a été sympa avec moi portait un nom de code de légende, “Miss Nimbus”. Et elle est partie.

