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Chapitre 11 Iconoclaste

  Je sens Scully se retourner de temps en temps dans ma poche.

  Au début, ?a me faisait sursauter. Maintenant, je sursaute un peu moins fort.

  Ce qui, je pense, est la définition officielle de “s’habituer”.

  La route est calme.

  On croise quelques voyageurs. Ils se décalent tous pour éviter le Perpépluie.

  Des corbeaux de mauvaise augure, version météo.

  On s’arrête à midi.

  Averse attrape quatre grenouilles dans les alentours, avec une efficacité qui me déprime un peu. Moi, je m’occupe du feu.

  ? Reste à l’écart. Je t’apporte ta part. J’ai pas envie que tu l’éteignes juste en… existant. ?

  Elle ne répond pas.

  J’ai pris le coup de main. En cinq minutes, j’ai un feu qui tient.

  Je dépose les grenouilles, et pendant que ?a grésille, je raconte ma nuit.

  ? Je te jure que je me suis pas chié dessus. J’ai une pixie morte-vivante dans ma poche. Ce soir, quand le soleil sera couché… panique pas. ?

  Je grimace.

  ? Enfin, panique pas trop. ?

  Averse me regarde.

  Elle a l’air… moyennement convaincue.

  ? Ton histoire est difficile à croire. Mais… ta couleur est un peu plus terne aujourd’hui. ?

  Encore cette histoire de couleur.

  Je soupire.

  ? Tu me parleras un peu de toi, un jour ? ?

  …

  Rien.

  Puis, sans prévenir, un chant arrive.

  Pas dans mes oreilles.

  Dans ma poitrine.

  Comme si quelqu’un jouait de mon plexus solaire.

  Mon c?ur accélère. Mon cerveau part dans tous les sens. La fatigue n’aide pas.

  Je me tourne vers Averse.

  ? Laisse-moi deviner. On est sur le point de se faire séduire par des sirènes ver de terre, elles chantent pour appater les hommes, leur briser les os et sucer la moelle. ?

  Averse lève un sourcil.

  ? Euh… non. C’est la première fois que je l’entends. Mais ?a ressemble au chant des Astrancelles. ?

  ? Les quoi ? ?

  Elle regarde le ciel.

  Et pour la première fois depuis que je la connais, elle a l’air… ailleurs.

  Presque enjouée.

  ? Les Astrancelles. Des mammifères volants. Comme des narvals, mais bien plus gros. Et imbibés de magie. Elles ne nagent pas dans l’air. Elles glissent sur les courants de mana invisibles qui entourent le monde. C'est une chance incroyable, je ne les connaissais que des livres. ?

  Je la fixe.

  ? Baleines licorne volantes en migration. Je vois. ?

  Je lève la tête et je les vois.

  Elles sont si nombreuses que je n’arrive pas à compter. Si massives que le soleil se fait manger par leur passage.

  L’ombre tombe sur nous comme une éclipse lente.

  Le chant continue.

  Ce n’est pas beau comme une musique.

  C’est beau comme un phénomène.

  Comme un truc qui n’est pas pour toi, mais que tu as la chance de voir.

  ? APA ? ?

  ? Signal mana collectif détecté. Transmission non auditive. ?

  ? Probabilité d’émerveillement: élevée. Bzzz. ?

  Je devrais rire.

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  Je suis trop occupé à regarder.

  Le chant n’a pas de note.

  Pas de rythme, pas de mélodie, pas de truc sur lequel mon cerveau peut s’accrocher pour faire semblant de comprendre.

  ?a me traverse, c’est tout.

  ?a passe derrière mon sternum comme une main froide, ?a serre une seconde, puis ?a relache, et j’ai l’impression ridicule que mon corps respire en retard. Comme si mon souffle essayait de se caler sur un truc trop grand.

  Je sens mes dents vibrer. Mes yeux piquent. Et ce n’est pas de l’émotion “humaine”, pas un souvenir, pas une chanson triste de fin d’anime.

  C’est… une présence.

  Une masse qui se déplace dans le ciel et qui laisse un sillage dans les gens en dessous.

  Averse ne bouge plus. Son Perpépluie continue de faire sa vie, mais elle, elle est figée, la tête levée, comme si le chant avait attrapé la partie d’elle qui sait encore s’émerveiller.

  Moi, je suis juste là, bouche entrouverte, à me demander pourquoi ?a me donne envie de m’excuser.

  Puis un bruit motorisé vient gacher le spectacle.

  Un grondement métallique, loin, régulier.

  Au bord du soleil, une forme se dessine.

  Un ballon.

  Non.

  Un zeppelin.

  Et pas un zeppelin en toile.

  Un zeppelin de métal.

  Un non-sens qui vole quand même.

  Sur sa carène, un emblème: un bouclier doré frappé d’une croix, avec une garde d’épée stylisée qui dépasse.

  Je déglutis.

  ? Euh… Averse ? Les Astrancelles sont domestiquées, ou elles ont un chaperon armé ? ?

  Une alarme retentit.

  Puis un coup de canon.

  ? ?a répond à ma question. ?

  Averse plisse les yeux.

  ? Ils viennent de la capitale. Quelque chose cloche. ?

  Un projectile énorme fend l’air.

  Je le vois trop tard.

  Il frappe une Astrancelle.

  Arrache sa queue.

  Le cri qui suit traverse la vallée comme une lame.

  Le chant devient des lamentations.

  Le troupeau accélère, affolé.

  Et l’Astrancelle touchée perd de l’altitude.

  Elle tombe.

  Tout droit.

  Vers nous.

  Courir ne sert à rien.

  C’est trop massif.

  Trop proche.

  Trop tard.

  Je ferme les yeux.

  Je me dis un truc idiot.

  “Bah. Je préfère ?a qu’être asservi par un mort-vivant.”

  Et là, mon corps se souvient qu’il a des réflexes.

  Je saisis Averse par la manche et je la tire vers la lisière.

  ?a ne va pas nous sauver.

  Mais au moins, je bouge.

  Le choc secoue la terre.

  Un grondement sourd.

  Une vague de poussière.

  Je tombe sur les fesses.

  Je rouvre un ?il.

  Je suis vivant.

  L’Astrancelle s’est écrasée à deux pas.

  Le souffle a balayé notre feu.

  Mon déjeuner n’est plus qu’un souvenir.

  La poussière retombe un peu.

  La masse est là.

  Immense.

  Une montagne de chair et de magie.

  Elle est encore en vie.

  à peine.

  Je m’approche sans réfléchir.

  Je pose ma main sur sa peau rugueuse, comme si ?a allait changer quelque chose.

  Comme pour dire pardon.

  Elle lache un soupir.

  Puis plus rien.

  Sa corne se fissure.

  Elle se casse.

  Une trompette lache un pouet minable.

  "Ding."

  Je lève la tête.

  La poussière est encore trop épaisse pour voir clairement mes menus.

  Je ramasse la corne.

  Je saisis la clé.

  J’ouvre l’inventaire et je transfère.

  Au moment où elle passe, j’entends un coup sourd, et la corne fait un rebond. Pas assez pour sortir. Juste assez pour me faire comprendre qu’elle n’est pas d’accord.

  Mon loot.

  Une autre "Ding".

  Averse crie.

  ? Hors de vue. Maintenant. ?

  Elle me fait signe. à l’orée du bois.

  Je la rejoins.

  Je jurerais qu’elle a les larmes aux yeux, mais avec sa pluie… c’est difficile à dire.

  ? C’est… à fendre le c?ur. Mais on ne peut plus rien faire. Partons vite avant que la garde armée ne rapplique. C’était leur zeppelin. On va faire un détour. ?

  Je regarde derrière nous.

  Je regarde la carcasse.

  Je regarde le ciel.

  ? Pourquoi? ?

  Averse hausse les épaules.

  ? Ton idée est aussi bonne que la mienne, mais c'est un crime capitale. ?

  On s’enfonce dans la forêt.

  On ressort plus loin.

  Bouffés par les moustiques.

  Les pieds trempés.

  L’humeur aussi.

  Au loin, à travers les arbres, quelque chose appara?t.

  Une cité circulaire massive.

  Flottante.

  Mais pas libre.

  Elle est tenue.

  Huit piliers d’ancrage géants font couronne autour. De chacun part une cha?ne au tracé droit, tendue, sans pli.

  Des lignes pures.

  Elles montent vers l’?lot tendues, comme si elles tenaient la ville en laisse.

  Au centre, un batiment colossal domine tout.

  Une cathédrale.

  Son sommet renvoie la lumière comme si on avait planté un morceau d’or massif dans le ciel.

  ?a fait mal aux yeux.

  Comme si regarder trop longtemps devait te co?ter quelque chose.

  Averse dit:

  ? Voilà Honorificabilitudinitatibus. ?

  Je souffle.

  ? Je dois dire… ?a colle au pays Dix-Vérités. Le nom et le look. ?

  Averse tourne le regard vers moi, surprise, comme si elle ne m’imaginait pas capable d’apprécier une architecture de cauchemar.

  ? En effet. C’est notre destination. Mais la route n’est pas encore finie. On y sera demain matin, si on s’arrête pour la nuit. ?

  Je sens ma migraine arriver rien qu’en pensant à ce soir.

  à Scully.

  à ce qu’elle va redevenir quand la lumière tombera.

  On arrive aux abords de ce qui se voudrait être un hameau.

  Mais ?a ne ressemble pas à un lieu où l’on vit.

  Plut?t à un lieu où l’on transite.

  Une seule grande rue. Un goulot d’étranglement.

  Et l’impression d’une frontière.

  Je marche la tête levée.

  Une notification clignote dans Hauts-faits.

  Je l’ouvre.

  ? Félicitations. Vous avez réussi l’exploit mathématique de réduire le niveau de bonheur global du monde de 5% en un seul coup. C’est statistiquement impressionnant, et moralement répugnant.

  Titre re?u: Iconoclaste.

  Bonus: Augmente les dégats contre les cibles non hostiles. ?

  Je reste figé.

  ? Mais quoi ? ?

  Je relève la tête.

  ? Cinq pour cent… vous mesurez ?a comment, vous, exactement ? ?

  Le Carnet de chasse clignote aussi.

  Je l’ouvre.

  Seconde entrée.

  Astrancelle (Mythique). Trophées: 1.

  Description: Les Astrancelles glissent sur les courants de mana et chantent à travers les corps. Lors de leur migration, des écailles tombent parfois. Une mue naturelle. Elles fertilisent le monde.

  Note de survie: Tuer une Astrancelle, c’est comme éteindre une étoile. Vous venez de briser l’être le plus inoffensif de cette réalité. Elle ne fuyait même pas, car elle ne connaissait pas le concept de “haine” avant de vous rencontrer.

  Récompense: Aucune.

  Je sens ma gorge se serrer.

  Je tente de me rassurer.

  Ce n’est pas moi.

  C’étaient eux.

  Le zeppelin.

  Le canon.

  Mais…

  Je repense à ma main.

  Je repense au soupir.

  ? APA. ?a m’a compté le kill… juste parce que j’ai posé la main dessus ? ?

  ? A-attribution probable: contact empathique au moment de l’extinction. Le système considère cela comme une m-mort assistée. ?

  Je ferme les yeux. ? Voilà. La réponse de l’univers à ma provocation. Bien s?r. ?

  Je vais dans l’inventaire.

  La corne a un point d’exclamation rouge.

  Corne d’Astrancelle: Vous tenez entre vos mains le dernier soupir d’un dieu voyageur. C’est un chef-d’?uvre de cruauté. Les érudits disent que celui qui souffle dans cette corne ne retrouvera jamais le sommeil, car les rêves des Astrancelles disparues viendront hanter ses nuits pour lui demander: Pourquoi ?

  Temps écoulé depuis que vous avez tué l'innocence : 0 jours, 2 heures.

  Je referme l’inventaire comme on referme un cercueil.

  Je rejoins Averse à l’entrée du goulot.

  Deux gardes nous interpellent.

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