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Chapitre 13 : Le prix d’un frère, le poids d’une sœur

  Le regard vide et le teint blafard, Alka?lle avan?ait lentement dans la ruelle, tra?nant derrière elle une masse inerte. ?lenw? la suivait à trois mètres, glissant sur les pavés inégaux, cherchant à combler l’écart sans se faire remarquer.

  — C’est un corps… Elle traine un cadavre… signa ?lenw?, les mains tremblantes.

  — Un corps ?

  Désemparé, El?nw? voulut rejoindre son amie et la tirer de ce guêpier. à peine eut-il fait un pas qu’il fut happé en arrière par sa s?ur. L’elfe perdit l’équilibre et s’écrasa au sol avec fracas.

  Dissimulée dans l’ombre, une horde d’yeux sans ame se braqua sur eux depuis les ruelles au nord et à l’est, formant un demi-cercle autour de la place. La nuit recrachait des êtres rejetés par la mort elle-même.

  Aucune créature ne bougea. Elles restèrent immobiles, à observer.

  Le monde retint son souffle. ?lenw? sentit la peur ramper en elle, froide et méthodique.

  Le silence devint pesant. Pas une respiration ne venait le troubler. Les secondes passèrent puis une voix mystérieuse résonna avec écho.

  — Tuez-les !

  La voix jaillit d’un portail translucide composé de dépouilles humaines entrelacées. Dans l’embrasure de la porte funeste derrière eux, un homme s’arc-bouta contre les battants pour empêcher le passage de se refermer.

  Le guérisseur à terre n’eut pas besoin d’entendre l’ordre. Le regard de sa s?ur suffisait. En se redressant, sa main glissa dans une flaque de sang corrompu. Le miasme lui br?la le poignet. Son c?ur tambourinait à tout rompre.

  Les jumeaux prirent la fuite vers la rue latérale, longeant le mur de pierre à droite de la place. Dans sa course, ?lenw? renversa tables, bancs et vaisselle. Dans l’urgence, elle élabora un plan pour survivre, ou du moins sauver son jumeau.

  Les assaillants surgirent enfin à la lumière vacillante du brasero central. Une nuée morbide déferla depuis la ruelle ouest. Goules décharnées, cadavres frais et squelettes disloqués se ruèrent sur eux.

  Ils coururent dans un dédale de ruelles pour gagner des précieuses minutes.

  Le combat débuta sur la place centrale devant la maison du maire. L’archère se pla?a devant son frère, arc en main. Ses yeux chargés de magie scrutaient les assaillants. Arc tendu à rompre, flèche encochée, elle chassa le moindre doute.

  Immobile, les genoux légèrement écartés et fléchis, ?lenw?, mentalement, récita son mantra. Elle ne pensait pas à survivre. Seulement à tenir. Juste assez longtemps.

  — Donnez-moi la force pour le protéger.

  — Donnez-moi le courage pour ne pas défaillir.

  — S’il ne doit en rester qu’un, que ce soit lui.

  Derrière elle, El?nw?, plongé dans le silence, tapota trois fois l’épaule de sa s?ur du bout de son baton, puis recula d’un pas.

  Trois coups.

  Pour elle.

  Pour lui.

  Et, pour eux.

  La première salve déboucha sur la place. Deux goules à la peau violacée bondirent, crocs en avant, suivies de trois morts-vivants aux haillons ensanglantés, qui cavalèrent comme des poupées désarticulées.

  Entre les hurlements et les rales des cadavres, personne n’entendit la flèche siffler. Elle frappa le front du plus proche cadavre, le renvoyant dans les limbes.

  Le second projectile traversa l’?il et le cerveau d’un autre, qui s’effondra lourdement.

  Les mangeuses de chair se séparèrent brusquement. Plus malignes et plus cruelles, elles attaquèrent en tenaille. Elles zigzaguèrent entre les débris, utilisant tables et bancs renversés pour se soustraire au courroux de l’elfe aux cheveux noirs, striés d’une mèche blonde.

  La guerrière plongea la main dans son carquois. Certaines flèches répondaient à des usages précis. Elle en extirpa un trait à l’extrémité recourbée, un U de métal terminé par deux pointes voraces, la ?crocheuse?.

  L’arc ploya sous la tension, ses fibres gémissant à la limite de la rupture.

  ? Pas encore… ?

  ? Encore un petit pas ?

  ? Maintenant ! ?

  La goule surgit d’une ombre, bondissant sur ?lenw?.

  La flèche la faucha en plein élan, transper?ant sa poitrine et la projetant contre la porte du forgeron. Les os craquèrent puis cédèrent sous l’impact.

  Prisonnière du bois et du métal, le monstre se tordit, hurlant sa haine à pleins poumons.

  Loin de rester inactif, El?nw? concentra son mana, ses mains pressant la pierre. Sa magie ne pouvait pas abattre ces monstruosités, mais il s’adapta.

  De gigantesques lianes épineuses jaillirent derrière une table renversée, à plusieurs mètres de là. Les fouets végétaux claquèrent et s’enroulèrent autour de la dernière créature.

  Prisonnière, elle s’immobilisa. Une menace immédiate venait d’être neutralisée.

  à une enjambée de la jeune elfe, une sentinelle aux yeux blanchatres, le visage en lambeaux, jaillit en hurlant. La lance brisée fendit l’air. ?lenw? se déroba d’un bond.

  Le temps se figea. Sans comprendre pourquoi, elle le reconnut. Ses doigts tremblèrent, déjà noués par un remords à na?tre.

  Autrefois, il riait près du feu, une chope à la main. Il aimait parler avec elle, tard dans la nuit, à la taverne. Il s’appelait Borhus.

  Un nom qui n’aurait jamais d? finir ainsi, vidé de sa chaleur.

  — Repose en paix, mon ami !

  La seconde suivante, sa flèche se planta entre les deux yeux du mort-vivant.

  Pris de panique, le frère aper?ut la seconde vague émerger des ruelles. Sa s?ur, à genoux, luttait pour reprendre son souffle. à chaque inspiration, le miasme s’enfon?ait un peu plus profondément dans ses poumons, la br?lant de l’intérieur.

  Il comprit alors qu’il n’avait plus le choix. Et, que ce pari pouvait leur co?ter la vie.

  — Attention ! D’autres arrivent ! beugla-t-il de toutes ses forces.

  Face aux jumeaux, quatre squelettes en armure complète chargèrent, armes levées. Juste derrière eux avan?ait un sorcier squelettique, silhouette triomphante, déjà certain de sa victoire.

  Affolé par l’absence de réaction de sa s?ur, El?nw? tenta de l’alerter. Le pas de c?té qu’il esquissa pour la rejoindre lui sauva la vie. Un mort-vivant, dissimulé jusque-là, abattit sur lui un pied de table arraché, manquant de peu de lui fracasser le crane.

  Le guérisseur évita le second assaut avec une aisance acquise à force d’entra?nements impitoyables sous la houlette de sa jumelle. Son corps réagit avant même que sa pensée ne suive. Dans un même élan, il dégaina son coutelas et, sans se retourner, l’enfon?a jusqu’à la garde dans la fontanelle du cadavre réanimé.

  Placée en retrait derrière son jumeau, elle ne le vit pas venir sur son flanc gauche, mais le comprit aussit?t. Son frère venait de fr?ler la mort. Les yeux noyés de chagrin devant le cadavre de son ami, machoire serrée, elle arracha à sa douleur la force de se relever.

  L’archère abandonna son arc et dégaina sa lame elfique. Le miasme fit hurler l’acier rosé dans une pluie d’étincelles. Haletante, ?lenw? scruta l’esplanade, évaluant les menaces et chaque ombre.

  à sa droite, une goule luttait contre les lianes acérées. à gauche, une autre créature violacée se débattait, clouée contre la porte. En face, à une cinquantaine de mètres, quatre squelettes en armes avan?aient d’un pas implacable. Derrière cette troupe, le sorcier levait son sceptre, déjà à l’?uvre.

  Trop de fronts.

  Trop peu de temps.

  ? Mère Nature, protège-le.

  La troisième mangeuse de cadavres émergea d’une poche d’ombre. Contrairement aux autres, elle se tenait droite, avan?ant avec une retenue calculée. Sa langue noire glissa lentement sur ses crocs effilés.

  Elle allait frapper

  à dix mètres devant elle, le guérisseur lui offrait son dos. Alors, elle comprit. Il n’y aurait pas de victoire. Seulement un sacrifice à choisir.

  La jeune elfe n’hésita pas une seconde. Aucun autre choix ne s’offrait à elle. Son frère, plongé dans le silence, devenait sa seule priorité.

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  Elle tenta une ultime ruse.

  Un cri brutal jaillit de sa gorge déjà br?lée par le miasme. Un appel à la guerre. Une provocation crue, jetée en pature à la monstruosité.

  La mangeuse de cadavres s’immobilisa.

  Elle comprit et accepta le duel.

  La chasseuse combla les quelques mètres qui les séparaient et se pla?a entre la goule et son frère. La créature jaugea son adversaire et ricana, moqueuse. Face à face, un seul pas les séparait.

  La monstruosité attaqua.

  Ses griffes s’abattirent sur ?lenw?, la projetant en arrière. Un rale sec lui échappa tandis que la douleur irradiait son flanc. La créature ricana et redoubla d’ardeur, les yeux brillants de cruauté.

  épuisée, la jeune elfe para à peine et riposta d’une taille rapide. La bête recula, surprise par le contact, grognant et promettant de frapper plus fort. Elle chargea de nouveau, poings et crocs fendant l’air.

  Chaque mouvement lui co?tait un effort immense. Elle parra, esquiva, frappa encore, poussant ses limites. Le monstre reculait à chaque br?lure re?ue.

  Une dernière attaque.

  La goule bondit, furieuse. ?lenw? plia, roula sur le c?té et planta son épée dans sa poitrine violacée. Un cri rauque s’échappa, puis le silence s’installa.

  L’elfe resta un instant haletante, le souffle court, observant la goule s’effondrer. Le danger venait de retomber.

  Elle avait tenu.

  Pourtant, quatre guerriers squelettiques progressaient déjà, armes levées. Dix mètres à peine les séparaient de l’inévitable.

  D’un regard vif, la s?ur évalua la situation de son frère. Quelque chose se détacha du décor et progressait vers lui.

  Un corps sans vie.

  Une longue natte blonde, sale et emmêlée.

  Un visage qu’elle connaissait que trop bien.

  La tristesse transper?a El?nw?. Il leva son baton d’if et para l’assaut.

  Des larmes perlèrent sur ses joues rosées tandis qu’elle le frappait sans relache, brandissant un chandelier comme une arme.

  Son amie.

  Son amante d’une nuit.

  Toute son ame se rebellait à l’idée de lui faire du mal. Il savait pourtant qu’il ne restait plus rien d’elle, juste une coquille vide, animée par une volonté étrangère. Alors il se contenta de contenir ses coups, cherchant seulement à la repousser.

  Soudain, un rugissement caverneux retentit. L’air trembla, et le sol sembla céder sous la force du cri. Les débris s’entrechoquèrent, bondissant sur les pavés.

  Plongé dans le silence, El?nw? reconnut aussit?t cette sensation.

  L’annonce d’une bête titanesque.

  Quelque chose d’oublié se réveillait non loin, plongé dans les ténèbres de la nuit. Et, la terre, elle aussi, retenait son souffle.

  Le hurlement bestial éclata avec une telle violence que le sorcier squelettique rompit son incantation. Le sort lui échappa.

  Une boule de feu instable jaillit, hurlante, et balaya la place. Elle faucha un guerrier squelettique avant de fondre droit sur la chasseuse.

  Le guérisseur agit le premier, m? par une vivacité qu’il ne se connaissait pas.

  à contrec?ur, il projeta son pied droit dans le plexus d’Alka?lle, la faisant trébucher.

  Déjà, il pivotait. Le bout de son baton crocheta sa s?ur et la ramena brutalement contre lui.

  La sphère enflammée passa à un souffle d’eux. La chaleur r?tit l’air, arracha quelques mèches aux cheveux des elfes.

  En avan?ant, la boule aspira l’air autour d’elle. à quelques centimètres au-dessus du sol, au c?ur du combat, elle se contracta… puis expulsa une onde de choc dévastatrice.

  Le c?ur du village plia comme un champ de blé sous l’ouragan.

  L’onde de choc balaya la scène, arrachant corps et débris dans un chaos hurlant. Le souffle br?lant repoussa le miasme, ouvrant un instant de clarté irréelle.

  Un guerrier squelette, trop proche, eut à peine le temps de lever son arme : un banc de chêne massif lui broya le crane dans un craquement sec.

  Un calme effrayant s’abattit.

  Les cendres voltigeaient encore, paresseuses. Des foyers fumants révélaient le chaos. Un manteau gris recouvrait tout, comme un linceul.

  La chasseuse s’éveilla la première.

  Ses doigts frémirent, cherchant aussit?t le pommeau de son épée. Lorsqu’elle inspira, l’air lui parut presque salvateur. La magie protectrice de son frère avait absorbé l’essentiel du choc.

  Le visage noirci de cendres, la peau encore br?lante, elle grima?a en se remettant debout. Sa mémoire vacilla, incapable de trier images, cris et douleur. Puis tout reprit sa place.

  Mon frère.

  Où est mon frère ?

  — El?nw? ! hurla sa s?ur, la voix saturée de panique, lui broyant les tympans.

  Un grésillement aigu lui déchirait les oreilles, noyant le monde dans un vacarme sourd. Malgré la douleur, la jeune elfe for?a sa voix et appela encore.

  Elle ne pouvait pas vivre sans lui — sa moitié, son écho.

  Une rage ancienne s’enracina en elle, promesse gravée au fer rouge. L’épée vibra sous sa poigne, gorgée d’une énergie nouvelle. La chasseuse offrit sa douleur au monde dans un cri annonciateur de mort.

  La haine dévorait son regard tandis qu’elle contemplait la place dévastée. Il lui fallait un exutoire, ici et maintenant.

  Lorsqu’un bras grisatre émergea des décombres, un sourire carnassier étira les lèvres d’?lenw?. Le monde autour d’elle s’effa?a. La vengeance pouvait commencer.

  La chasseuse avan?a, lente et prédatrice. Sa lame, teinte de rouge, vibrait d’une faim nouvelle. à quelques mètres, un corps se débattait pour émerger.

  Puis son regard accrocha un détail. Une fine mèche noire, noyée dans une chevelure blonde.

  La cendre qui retombait et la lumière vacillante brouillaient sa vue.

  Son c?ur se brisa presque. Elle chancela, les larmes envahissant ses joues couvertes de suie.

  L’arme qu’elle tenait, promesse de mort, glissa de ses doigts et s’écrasa au sol.

  Vivant.

  Il respirait encore.

  Aucun mot ne franchit leurs lèvres.

  Un regard suffit. Deux c?urs reprirent leur cadence, battant à l’unisson.

  Un sourire fragile effleura leurs visages encore marqués par la cendre.

  Le lien invisible qui les reliait se raviva, renouant la communion muette qui faisait d’eux plus que deux êtres, une seule volonté.

  — Réveillez-vous… et tuez-les.

  La brume corrompue, un instant dispersée, se rassembla en nappes opaques par la volonté du nécromancien. Il s’insinua entre les pierres, réveillant ce qu’il recouvrait. Sous les gravats du champ de bataille, les corps tressaillirent.

  Des cliquetis s’entendirent dans tout le village. La traque recommen?a.

  éreintés, les jumeaux se préparèrent à l’ultime assaut. Plus aucune échappatoire ne s’offrait à eux.

  Le guérisseur tapota trois fois l’épaule de sa s?ur. Un espoir vain. Sa magie déferlait dans ses veines. La chasseuse s’avan?a, lame levée, et se dressa devant lui.

  Deux goules émergèrent du chaos, suivies d’un guerrier squelette. Derrière une habitation éventrée, le sorcier squelettique se révéla, son mana grondant déjà.

  Le temps leur offrit une accalmie cruelle.

  Juste assez longue pour se dire adieu.

  Le sol vibra d’abord, comme un avertissement. Puis les pavés se déjointèrent dans un grondement sourd.

  Un rugissement bestial accompagna les secousses.

  Quelque chose d’énorme approchait.

  La horde, maintenue sous contr?le, ne manifesta aucune réaction. Seul le marionnettiste parut contrarié.

  D’un même élan, les morts avancèrent, mus par un ordre unique, celui de tuer.

  En sécurité dans son portail, le nécromancien ouvrit la terre et y puisa. Des corps se relevèrent dans un concert d’os brisés.

  Une seconde vague d’habitants cadavériques se joignit à la traque.

  En retrait, le guérisseur tissa un fil invisible entre lui et sa s?ur.

  Une racine d’If, l’arbre de vie, s’enroula entre leurs souffles.

  Tant qu’il tiendrait, elle ne tomberait pas.

  Mais, chaque battement l’en rapprochait un peu plus.

  Toujours porteuse du don de son frère, la chasseuse fixa l’horizon, au-delà des ruelles noyées d’ombre.

  Deux yeux gigantesques y flamboyèrent, reflétant les feux mourants du brasero. Elle for?a sa vision, cherchant à comprendre.

  La peur la saisit quand la créature colossale entrouvrit ses machoires et libéra un rugissement féroce.

  La chose, jusque-là dressée, s’abattit sur ses quatre membres et fondit à une vitesse affolante. Chacun de ses appuis faisait vibrer le sol, la secousse gagnant en violence à chaque foulée.

  Les morts fra?chement relevés se dressèrent sur sa trajectoire. Un cadavre, drapé d’une longue chemise blanchatre en lambeaux, tenta de l’agripper. D’un revers de patte, la bête lui arracha la tête, qui éclata dans un craquement humide.

  En position, les jumeaux distinguèrent enfin ce qui se tapissait dans la noirceur corrompue. L’air vibrait d’un grognement sourd, profond, semblable au grondement lointain d’un éboulement.

  Puis un ours des Monts Kharad-Gromm surgit des ténèbres.

  Quatre mètres de muscles et de fourrure hirsute. Ses griffes labouraient la pierre noire, faisant jaillir des étincelles.

  La bête colossale fondit droit devant.

  Au sommet des marches du temple, le sorcier squelettique draina le mana alentour. Il condensa une nouvelle sphère de feu entre ses mains osseuses, plus dense, plus instable.

  Son rictus s’élargit au-delà du possible, la machoire grin?ant dans un claquement obscène.

  La fureur reprenait ses droits.

  Trop s?r de lui, le sbire ne remarqua pas la bête. Il ne vit pas les yeux de braise s’embraser dans l’ombre. Il entendit trop tard le souffle rauque, lourd comme le vent avant l’orage, qui annon?ait la charge.

  Il tourna lentement la tête, sans interrompre son sort.

  Il comprit.

  La magie vacilla. Le ricanement s’éteignit.

  L’ursidé broya le crane du squelette et projeta sa carcasse disloquée. Le sort vacilla, amputé de sa volonté. L’explosion éclata, vaine, sans ralentir la bête. Le feu ruissela sur son pelage, n’y laissant qu’une acre odeur de br?lé.

  L’animal lacha un rugissement guttural, promesse de carnage. Ses crocs, maculés de cervelle, claquèrent dans l’air. Aucun être sur cette place pesait face à sa fureur.

  Pour la première fois, la peur fit trembler ?lenw?. Sur son visage couvert de cendre, la sueur tra?a des sillons sombres. Ses jambes fléchirent sous l’épuisement. L’arc vibrait entre ses doigts, indécis, presque étranger.

  Tout en elle refusait de lever l’arc contre le colosse de fourrure. Sa conscience s’y opposait, instinctive, farouche. Mais, parmi les morts qui avan?aient, elle reconnaissait des visages familiers. Des amis.

  La peur lui serra la gorge. La culpabilité lui br?la les entrailles.

  Pourtant, le champ de bataille ne tolérait aucun scrupule. Elle suspendit son souffle. Visa.

  La flèche siffla, effleura la fourrure de l’ours et manqua la goule en embuscade. Elle alla se planter dans l’?il d’une femme en tenue de fête, maculée de sang.

  Elle se prénommait Myrthias, la fille cadette du maire.

  El?nw? décida d’enrayer le carnage. Il offrit le reste de son mana à la terre et plaqua ses paumes contre la pierre.

  Des lianes jaillirent, voraces, tra?ant leur route à travers les décombres.

  Elles saisirent les morts de la cité et les immobilisèrent au prix de sa propre force.

  L’usage excessif de son don l’engloutit dans un silence total, l’exposant davantage au chaos ambiant.

  La tension nécessaire pour maintenir un tel sort émoussait ses réflexes, seconde après seconde.

  La fin se rapprochait, inexorable.

  Une goule maculée de cendre surgit, s’arc-bouta sur le dos de l’ours et planta ses griffes labourant la chair. L’épiderme dense résista, limitant les dégats.

  Hurlante, la mangeuse de chair violacée rampa vers le cou, avide d’artère.

  Elle n’en eut pas le temps.

  Les pattes colossales de l’ours l’empoignèrent par les pieds et le crane.

  Un craquement sec.

  Le corps céda. Les entrailles tombèrent comme une pluie lourde, nimbant la place de cendres et de sang.

  L’animal s’immobilisa, chaque muscle crispé, dressé comme un mur vivant.

  Ses yeux de braise embrasèrent la place.

  Enfin, ils se fixèrent sur la guerrière et sur son frère, les scrutant avec une précision implacable.

  Le regard du guérisseur s’accrocha à celui de la bête en furie. Un frisson glacé le traversa, puis la peur se referma sur lui comme un manteau funeste. Sa nuque se raidit, ses poils se hérissèrent.

  Il déglutit, la gorge sèche.

  Puis, au c?ur de l’horreur, le jeune elfe per?ut une étincelle d’humanité, infime, mais indéniable.

  Son c?ur refusa d’y croire. Son corps, lui, resta figé dans l’effroi.

  Et, si ce n’était qu’un piège de plus ? Une illusion née du miasme ?

  Le regard de la bête ne le quittait pas.

  Une rafale douce glissa sur les ruines et vint chanter à son oreille. Un frisson familier. Une présence ancienne.

  Mère Nature.

  La tension en lui céda, comme une corde qu’on desserre.

  — Ne te fie pas aux apparences, mon enfant… Il est, votre protecteur.

  La chasseuse, plongée dans ce qu’elle croyait être son ultime combat, encocha sa dernière flèche.

  Deux cibles. Rien de plus.

  L’ours géant.

  Alka?lle, qui s’extirpait des décombres.

  ?lenw? toussa. Son crane martelait son incapacité à choisir. Son regard oscillait, de l’une à l’autre, sans trouver d’ancrage. Son c?ur s’emballa. Ses mains tremblèrent. La pression l’écrasait.

  — Non… je ne peux pas ! avoua-t-elle en laissant choir son arc.

  Son salut vint des trois légers coups de baton sur son épaule. Une douceur inattendue, ravivant une flamme prête à s’éteindre.

  Elle tourna la tête. Son frère la fixa yeux dans les yeux puis signa une seule chose.

  Ours. Ami.

  Deux mots irréels.

  Dans cet enfer, en plein milieu de l’esplanade, un allié venait d’appara?tre. Massif. Précieux. Inespéré.

  Le rugissement profond de l’ours éclata, avertissement et sentence mêlés. Les morts-vivants se figèrent.

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