Le grincement lancinant de la roue droite de sa charrette torturait ses oreilles depuis la dernière montée. Le bruit sec et cyclique semblait se moquer de sa patience mais Mordàc, trop occupé à maudire le sort, n’envisageait même pas de s’arrêter.
Cet osse?s avait pourtant débuté sous les meilleurs auspices. Le vent frais descendu de Miantiari balayait la plaine et les sous-bois de la forêt de Rìan, rendant l'humidité écrasante de la saison de zendù plus respirable. Le trajet sur les routes sinueuses de terre bordées d’arbres ancestraux s’était avéré plaisant et, à son arrivée au petit village, Mordàc s’était même trouvé d’une humeur presque joyeuse, lui qui d’ordinaire, exécrait les bains de foule.
Son mauvais caractère avait vite repris ses droits lorsqu’il avait fallu batailler pour sa place fétiche, entre l’échoppe biscornue d’étoffes et celle, beaucoup trop fleurie, du potier. Le grondement sourd de Grahm, son bereng, posté juste derrière son épaule, avait sans doute pesé plus que ses propres insultes, mais Mordàc bomba le torse quand son rival finit par abdiquer. Ignorant le souffle moqueur de la bête sur sa nuque, il ?ta la toile rêche de sa charrette et commen?a à aligner ses fruits avec une application feinte.
Assis maintenant sur le muret de la boutique de tissus, Grahm allongé à ses c?tés comme une roche massive de poils noirs et gris, il s’occupait à critiquer le spectacle : ce concours tant?t hurlant, tant?t charmeur des vendeurs essayant de capter l’attention du ballet de villageois attifés de vêtements aux coupes improbables. Toutes ces couleurs auraient pu être flatteuses si la piètre qualité des étoffes n’en étouffait pas l'éclat. Quant aux branchages fichés dans les cheveux des villageoises… Mordàc soupira. C’était absolument grotesque. Il s’estimait pourtant chanceux : ces ornements étaient probablement ce qu’il avait vu de moins ostentatoire pour la célébration de la rare floraison du Mysirian.
Sa tolérance fut toutefois mise à rude épreuve lorsqu'une femelle, s’effor?ant de passer la porte de l’échoppe, lui griffa le bras avec ses ornements végétaux. Grahm et lui sifflèrent d’un même élan. Le son agressif la fit rougir d’embarras avant de manquer de s’étaler en s'enfuyant sur les inégaux pavés rouges. Le marchand de tissus, un male à la carrure épaisse et aux tempes grisonnantes, sortit de sa boutique les poings sur les hanches, bien décidé à régler ses comptes avec Mordàc qui, assis sur le bord de sa vitrine, avait déjà gêné puis effrayé plus d’une cliente. Il levait déjà une main mena?ante, ses postillons s’écrasant dans son épaisse moustache, quand un cri de terreur déchira l’air. Le tumulte du marché s’éteignit d’un coup, remplacé par un murmure d’effroi qui fut repris de bouche en bouche.
Une prière aux Grands Anciens s’éleva.
Puis un nom : le Shorghbrachk Exécuteur.
Mordàc se releva. Ses narines se plissèrent. Une odeur venait d’arriver jusqu’à lui, acre, grasse, une morsure familière qui lui gratta la gorge. Elle n’avait rien à faire ici, au milieu des fleurs et des fruits. C’était l’odeur de la guerre, la même que celle où il avait essuyé ses larmes dans le sang des ennemis.
Un frisson désagréable lui parcourut les c?tes.
Pendant un instant, il se perdit dans les langues de flammes encerclant les chocs métalliques des fers croisés, dans la chair s’exposant sous sa lame, les hurlements d’agonie, et le sol de pierre rouges lui parut glissant de sang.
Le museau froid de Grahm, pressé contre son cou, le tira brusquement de sa vision cauchemardesque. Mordàc plongea son regard dans les orbes d’un bleu lumineux, fendus de pupilles verticales, et s’accrocha à la confiance qui y brillait. Il enfouit sa main dans les poils longs du poitrail pour reprendre pied dans la réalité.
Autour de lui, le bourg n’était déjà plus qu’un fourmillement de panique.
Les marchands recouvraient leurs étals à la hate, les charrettes tirées à la main s’entrechoquaient dans un fracas de bois brisé, renversant des cargaisons dont plus personne ne se souciait. Les boutiques aux fa?ades de bois foncé claquaient leurs volets les unes après les autres. Dans cette fuite aussi désordonnée que cacophonique, les plus faibles étaient bousculés, piétinés.
En quelques battements de c?ur, il ne resta plus qu’un village désert, cloisonné, recroquevillé dans le silence de la peur.
Mordàc, lui, remballa ses affaires d’un geste sec, comme s’il pouvait plier sa rage avec ses toiles. Une colère br?lante lui collait aux tripes, plus noire encore que la fumée épaisse et nauséabonde qui la?ait ses chapes à la lisière du bourg. Après avoir harnaché les épaules larges de Grahm, il se hissa dans sa charrette en inspirant profondément. Mal lui prit. L’odeur de bois et de chair br?lée qui empuantissait l’air lui rapa aussit?t la gorge. Une quinte de toux le plia en deux, lui laissant sur la langue un go?t amer de cendres. Il quitta le village en grommelant, ses roues écrasant sans distinction les fruits et légumes abandonnés au sol. Sous le regard réprobateur de Grahm, il s’arrêta tout de même pour ramasser quelques ingrédients éparpillés.
Il maudissait donc le sort qui l’avait poussé à prendre le chemin du retour. Lui qui avait espéré vendre tous ses fruits à liqueur pour monnayer assez de céréales pour un cycle-lunes, se retrouvait à rebrousser chemin les poches vides, avec une cargaison de fruits déjà trop m?rs qui ne tarderaient pas à fermenter sous les rayons d’Osse.
Lasse de ses grommellements, Grahm finit par bifurquer sur un chemin chaotique, feignant de peiner sous l’effort pour forcer son compagnon à descendre et lui changer les idées. Mordàc comprenant le manège, s'exécuta, poussant la charrette dans la montée boueuse vers le plateau d’Ers?. Cette petite comédie, loin d'apaiser Mordàc, leur co?ta le silence : la roue se coin?a dans une ornière de terre poisseuse et, lorsqu’ils l’en extirpèrent enfin, elle se mit à hurler sa plainte métallique à chaque tour. Un horrible grincement qui semblait raler à la place de Mordàc.
Epuisé par sa propre colère, Mordàc finit par fermer les yeux. Il se concentra sur le pas spongieux de son bereng et le chant des frivoles. Peu à peu, les digues de sa frustration cédèrent, pour laisser place à un état méditatif, une absence presque parfaite. C’est là, dans ce silence intérieur, qu’il crut entendre la voix mélodieuse de son amie disparue, un écho de soie qui venait se joindre à son propre fredonnement.
Il se laissa bercer par le doux souvenir de ces instants volés à la raison, dans le creux de la peur, et qui s’étaient gravés dans sa mémoire aussi profondément que dans les battements de son c?ur. Un de ses plus grands souhaits était de l’entendre à nouveau, de revoir ce sourire et l’étincelle de douceur espiègle qui brillait dans ce regard, défiant la noirceur du monde.
Il allait entamer le troisième couplet quand Grahm tira sur la corde en renaclant. Sa gorge vibrait d’un grondement feutré, une menace sourde qui fit instantanément taire Mordàc. Il rouvrit les yeux, le c?ur battant. Si cette mélodie était un trésor, elle pouvait aussi devenir sa condamnation. Dans les Terres du Darrarch, l’ombre de l’élu des Grands Anciens s’étirait partout et Mordàc n’avait aucune envie de finir en nouveau jouet du Shorghbrachk Tourmenteur ou sa faction, simplement pour s’être laissé aller à une peu de nostalgie.
Il for?a sa vue, fouillant les ombres des arbres.
La route semblait vide de toute autre ame que la sienne.
– Que t’arrive-t-il Grahm ? murmura-t-il.
Le bereng baissa la tête, l’échine gonflée, pointant ses oreilles mesurant deux fois la taille d’une main vers un fourré particulièrement dense. Là, presque invisible sous le couvert des feuilles, dépassait une jambe.
Régulant son flux intérieur, Mordàc sauta de la charrette. La forêt sembla retenir son souffle tandis qu’armé d’un simple baton il écartait les branches, prêt à répondre si le propriétaire de la jambe décidait de lui sauter dessus. Mais en découvrant qu’un corps y était toujours rattaché, le soupir de soulagement qu'il s'apprêtait à pousser mourut dans sa gorge. Ses yeux se fixèrent sur le cuir végétal rouge sombre, puis sur l’insigne gravé sur la veste.
Une vague glaciale lui saisit les poumons.
Shorghbrachk.
Au nom des Grands Anciens… Que faisait l’Exécuteur ici, seul et inconscient ?
Mordàc recula, les mains levées comme s’il craignait que le corps s’embrase. Il fouilla le sentier, poussant ses sens au maximum pour détecter une quelconque présence, ignorant la douleur qui mordait son corps. Comme personne ne lui sauta dessus en hurlant, il s’agita comme un petit risut affolé et courut vers sa charrette, prêt à ordonner la fuite, quand un gémissement faible monta du bas-c?té.
Mordàc se figea. Sa raison lui ordonnait de fuir et il savait que sa raison ne se trompait jamais. Il l’avait déjà ignorée par le passé et l’avait payé au prix fort. Mais l’odeur du sang ranci, de la chair nécrosée et la fragilité de ce souffle le retenait. Sauver le Shorghbrachk revenait à trahir toutes ses victimes, à cautionner le massacre de toutes ces ames envoyées à la réincarnation en les arrachant de leur jeune enveloppe de chair.
C’était aussi prendre le risque de révéler l’infamie de sa propre naissance, ce secret qu’il protégeait depuis des cycles-lunes.
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Pourtant, son regard restait rivé sur cette jambe agitée par la fièvre. C’était un espoir de vie et, aussi monstrueux soit le Shorghbrachk Exécuteur, une vie restait une vie. Pouvait-il vraiment tourner le dos et le laisser mourir ?
Il riva son regard sur ses mains, serrées avec force avant de fermer brièvement les yeux.
Il devait s’en aller.
Il allait faire claquer sa langue pour enjoindre Grahm à avancer quand, en bordure de sa vision, une lueur étrange palpita. C’était un halo ténu, un éclat dissonant dans la trame du monde. Un entrelacs de fils sombres, brisés, tordus, mais désespérément emmêlés à un fil d’une clarté infinie. Une anomalie si singulière qu’elle lui donna l’impression de se br?ler les yeux. Il cligna des paupières et l’illusion s’évapora, mais il ne pouvait pas ignorer ce qu’il avait vu. Le Shorghbrachk était lié.
Grahm gratta le sol de ses griffes et souffla bruyamment, approuvant à sa manière le choix que le sang de Mordàc lui hurlait déjà de faire.
Ignorant une fois de plus sa raison, Mordàc se dirigea vers le Shorghbrachk et le tira difficilement des fourrés. Le craquement d'une branche dans le lointain le fit se raidir. D'un geste nerveux, il jeta une couverture sale sur le corps tremblant.
— Allez, Grahm. Tire.
Le bereng le dévisagea quelques instants avant de consentir à avancer. Ils reprirent la route dans un silence électrique, se crispant au moindre bruissement de feuilles. Autour d’eux, la forêt semblait grouiller de secrets. La tranquillité de son exil venait de voler en éclats.
Mordàc marchait maintenant le pas lourd, conscient qu'il venait de ramasser soit une chance de rédemption, soit l'instrument de sa propre mort.
Mordàc plissa les yeux. Osse se couchait lentement et, à travers les branches, la forêt s’enfon?ait dans les ombres. Sous ses pieds, la boue du zendù tendait ses pièges, une gangue lourde et visqueuse qui semblait vouloir happer chacun de ses pas. Mordàc laissa sa main tra?ner dans le poil chaud de l'épaule de Grahm, lui confiant le soin de deviner le chemin là où ses yeux ne voyaient plus que des formes incertaines.
Un rideau de feuillage les avala. La charrette cahota, s'enfon?ant dans la terre gorgée d'eau et piquetée de cailloux. Mordàc serra les dents, soufflant une prière muette aux Grands Anciens pour que les secousses ne tirent pas le Shorghbrachk de son inconscience. Puis, comme un secret enfin livré, la forêt s'écarta sur la clairière.
La petite maison aux fa?ades de bois sombre et aux volets teints de couleurs vives se dessina dans la clairière. La lueur du foyer dans la cuisine brillait aux fenêtres comme une promesse au seuil des ombres. Devant sa maison, un potager foisonnant débordait dans un désordre fertile, se mêlant sans frontières à la nature alentour. Dans ce tapis de feuilles bruissantes et luxuriantes, quelques bêtes levèrent un museau attentif et curieux. Mordàc les ignora et suivit l’allée bordée d’exéris parfumés jusqu’à l’entrée.
A contrec?ur, il se détacha de la chaleur de son bereng puis poussa l’épaisse porte verte qui gémit sur ses gonds, une plainte familière qui l'accueillit dans la pénombre. Il fila vers la deuxième chambre, ce débarras où s'entassait le bric-à-brac de sa solitude. D'un geste brusque, il dégagea le lit, repoussant les reliques de sa vie dans un coin sombre.
De retour dans le salon, un mirit, enhardi par l'odeur des fruits, vint quémander quelques douceurs. Mordàc le chassa d'un revers de main distrait. L’animal protesta d'un cri aigu avant de filer, chassé par le jappement sec de Grahm resté sur le seuil.
Mordàc, qui avait prêté peu d’attention aux récriminations du mirit, s’agenouilla devant l’atre dans la cuisine. Le soufflet raviva les braises, projetant des ombres dansantes sur les murs. Il remplit une marmite pour moitié d’eau fra?che à la source qui traversait sa cuisine : un petit bras d’eau détourné jadis, et qui emplissait désormais sa maison du murmure constant de la source. Dehors, Grahm renacla. Mordàc revint sur ses pas, libéra le bereng qui s’ébroua et arracha la couverture dans un claquement qui souleva un nuage de poussière. Mordàc toussa, chassa les volutes d’un geste avant de se pencher pour tirer à lui le corps qui avait glissé. Bien que le travail de la ferme e?t gardé son vieux corps alerte, ses genoux plièrent sous la charge et son pas lourd martela le plancher de bois clair. Le regard rivé au sol, Mordàc grima?a en voyant la boue, séchant déjà sous la chaleur du brasier, graver lentement son empreinte dans le bois.
Il laissa choir son invité sur le lit puis repartit à la cuisine remplir une bassine d’eau. Lorsqu’il revint, il se jeta en avant, retenant brutalement et de justesse le corps en train de glisser. Mordàc l’installa avec précaution, en dégageant le c?té blessé, chaque mouvement crispé par la crainte d’un réveil brutal. D’un coup de pied, il poussa la bassine à demi renversée et fouilla pour trouver un panier. Du bout des doigts, il délesta le Shorghbrachk de ses armes. Elles s'entrechoquèrent dans son panier de récolte dans un fracas métallique déplacé. Une dizaine de lames... Mordàc savait qu'un Shorghbrachk pouvait tuer à mains nues, mais il préférait affronter un poing affaibli plut?t qu'un acier de ma?tre.
Avec d’infinies précautions, Mordàc ouvrit ensuite la tenue de cuir souple, dégagea son espace de travail et passa un linge humide sur le corps. Il découvrit avec surprise de nombreuses cicatrices, striant le torse comme une carte en relief. Certaines s’étaient effacées au point de n’être plus que des ombres sur la peau, d’autres restaient vives et épaisses.
Mordàc était étonné de les trouver là puisque les Valindra?s s'effor?aient d’oublier leurs blessures, de les effacer pour ne pas avoir à se confronter au rappel de leur fragilité. Lui-même, au contraire, n’avait jamais souhaité redonner à sa peau son éclat épuré. Chaque marque lui appartenait, portant le souvenir d’un souffle arraché, d’une peur surmontée, d’un instant gagné sur la mort. Les cicatrices étaient ses témoins, ses compagnes obstinées, les seuls fragments de sa vie passée qu’il avait choisi de garder. était-ce là la philosophie qui animait aussi le Shorghbrachk ? Ou était-ce une raison bien plus sombre qui l’avait poussé à garder ses stigmates ?
Un craquement sec du foyer le tira du palimpseste muet inscrit dans la peau du Shorghbrachk, le ramenant à l’urgence. Une fois le bord de la plaie nettoyé, il put se concentrer sur la blessure et entendre le récit violent de son histoire. Elle ne saignait plus, mais une écume rose et sombre suintait de son bord. Elle se mêlait aux chairs nécrosées teintées de jaune et de gris qui pendaient en lambeaux inertes, au-dessus d'un sillon où les muscles semblaient se décomposer en un ballet répugnant. Un bruit de succion humide s'éleva, le sifflement rauque d'un poumon perforé luttant pour chaque bouffée d'air. Le son le frappa en plein c?ur. Mordàc se souvint.
Dans une autre vie, une lame souillée de sang animal l'avait cueillie de la même fa?on. Il s'était vu, rampant parmi les morts, cherchant un trou pour s'éteindre. Il avait fr?lé les Orimiths, mais les Grands Anciens avaient eu pitié de lui.
– J’ai enfin la possibilité de redistribuer un peu de ma chance, murmura-t-il pour lui-même. Je crois que les Grands Anciens nous ont fait cadeau à tous les deux en te mettant sur ma route.
D'un geste précis, il passa un linge humide sur le reste du torse, avant de dénouer les attaches du masque qui dissimulait le bas du visage de l'Exécuteur.
– Par les Grands Anciens ! siffla-t-il la main tremblante.
Ce n’était qu’un miidryl d’une quarantaine de cycles-lunes tout au plus.
Il avait entendu les rumeurs : le Darrarch plantait ses griffes dans la chair malléable de l’enfance, fa?onnant ses Shorghbrachks dans l'innocence la plus tendre pour mieux la corrompre. Mais le voir ainsi, ce corps trop jeune déjà strié par tant de cicatrices, fut comme recevoir une lame en plein c?ur. Mordàc resta suspendu au-dessus du lit, le souffle court. Puis, par instinct de survie, il verrouilla ses émotions. Il y avait une inquiétude plus sourde encore : qui allait-il trouver à l'intérieur de cette enveloppe une fois la fièvre retombée ? Dans un serment muet, il se jura d’arracher ce jeune aux Orimiths, d?t-il y laisser ses propres forces.
Une paix inattendue l’enveloppa alors, allégeant son fardeau. Il savait quoi faire.
Après avoir confié la surveillance de la ferme à Grahm, il s’enfon?a dans la forêt de Rìan. Il n’était peut-être pas un Seitha, mais il n’avait pas besoin de l’esprit pour soigner. Il avait toujours éprouvé une curiosité sans limite pour les plantes et leurs usages, un art délaissé après la Guerre de Luan.
Il erra sous les frondaisons jusqu’à ce que Cirinda et son enfant soient hauts dans le ciel. Pour la première fois depuis longtemps, il passa outre la sempiternelle salutation réservée aux astres divins, préférant se précipiter à ses fourneaux. Il sortit de sa sacoche quelques simples qu'il infusa et mélangea avec de la graisse d’orkach et des racines de kàrith. Il laissa refroidir le mélange quelques instants. Il for?a le breuvage entre les lèvres du Shorghbrachk, guettant le mouvement de déglutition. Quand la dernière goutte fut avalée, il fouilla dans le panier de récolte à la recherche d’une petite lame et retourna devant le feu pour préparer un cataplasme.
Lorsqu’il revint dans la chambre, les bras chargés de tout ce dont il aurait besoin, le Shorghbrachk respirait avec difficulté, son corps fiévreux tremblant sous l’effort. Ses doigts frais sur la peau frémissante tirèrent un gémissement plaintif au blessé mais Mordàc l’ignora et s’isola, le regard déjà rivé sur la plaie. L’effluve rance de la chair nécrosée lui monta aux narines, mais il ne cilla pas. Du bout de la lame, il sectionna les chairs mortes, épongea l’écume et posa l’emplatre alors que les muscles sains luttaient pour se rattacher entre eux. Il le recousit ensuite sommairement, laissant le soin au sang stabilisé et à l’emplatre d’achever le travail.
– Tu as de la chance d’être inconscient, murmura-t-il en appliquant le reste de l'onguent sur les tempes fiévreuses. J’ai moi-même go?té à ce remède, et crois-moi, même le plus valeureux des guerriers finit par supplier.
Ses doigts effleurèrent ensuite la poche cachée de sa veste. Il en sortit une petite fiole d'élixir de Brilian. Son regard s'attarda sur le liquide doré, presque épuisé. Il le gardait jalousement pour ses propres osse?s, pour ces nuits où ses vieux rhumatismes l'empêchaient de respirer. Il hésita. Puis, voyant les traits gris et tannés du jeune homme, il soupira. A cet instant, il en avait plus besoin que lui… à regret, il laissa tomber trois précieuses gouttes dans la bouche entrouverte.
– J’ai fait ce que j’ai pu. Le reste ne dépend que de toi… ou des Grands Anciens.
Mordàc quitta la chambre et tourna la clef dans la serrure. Il tituba jusqu’à un fauteuil du salon et s’y laissa tomber. Alors qu’il appréciait le moelleux qui soulageait ses rhumatismes, le murmure de la source dans la cuisine devint une berceuse lointaine. Pour la première fois depuis des cycles-lunes, il glissa dans un sommeil sans rêve.

