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Chapitre XVII

  XVII

  Elle se réveilla en sursaut pendant que la cloche sonnait midi à travers tout le manoir. Il lui fallut quelques instants pour recoller les heures écoulées : elle remonta le fil de sa mémoire en évitant de trop s’attarder sur les moments troublants. Aujourd’hui, elle devait agir — son papier!

  Un mélange aigu de stress et d’excitation la submergea. Elle enfila à la hate une tunique de toile, claqua ses sandales et sortit en courant, emportant ses notes et une brioche vers le laboratoire. Elle ne s’arrêta qu’en franchissant la porte de l’observatoire de Claironde.

  — Mille excuses, Claironde ! Je me suis assoupie ce matin, annon?a-t-elle au pied de la porte, haletante.

  — Pimprenelle, je t’en prie.

  Elle l’observa de la tête au pied, et eut une mine morne alors que la Dr?le s'avan?ait à son bureau.

  — Tu es s?re que tu as dormi ? Tu as l’air à peine capable de tenir debout.

  — J’ai veillé, répondit-elle. Mais peu importe, je crois que j’ai trouvé la solution pour Lumignon.

  En quelques semaines, son visage avait changé. Elle ne se maquillait plus, ne constellait plus ses cheveux de bijoux épars, et sans doute que si ēme ne l’habillait pas, elle ne se changerait ni ne se laverait. Tout d’elle s’était usée. Son teint fondait, avait pris ce teint terreux, cette peau parcheminée et grise des vieilles coquilles d’escargots. Le vide et l’épuisement lui tenaient lieu de normalité. Elle sentait se maintenir dans un état de veille sans fin, haletante, épuisée, sans jamais pouvoir s’endormir tout à fait. Par instants, elle songeait que dispara?tre serait doux. Se dissoudre jusqu’à ne plus sentir ni percevoir son corps. Le sentiment de se détacher de son poids, flotter dans l’air tiède jusqu’à revenir aux étoiles, pour qu’un jour sa chair en crée d’autres.

  Elle n’avait plus vu les moulins, les chênes géants, ni respiré l’odeur des lentilles vertes. Tout cela s’était effacé lentement, comme un dessin à la pluie. L’espace s’était rétréci autour d’elle, jusqu’à ne laisser subsister que deux choses : les étoiles et le prince.

  A la nouvelle saison, j'irai, je le jure, vers mes pierres.

  ? que j’ai le mal des terres, le mal de mes chimères. Le temps s’effiloche, et le temps désespère…Que tout ce qui s’efface ne se rattrape guère, que tout ce qu’on oublie ne rena?t plus sur terre.

  Le printemps est resté dans mes monts, je n’entends plus les feuilles mortes, ni leurs noms.

  — Fort bien, trancha Claironde, en refermant sèchement un registre. J’ai pris ma journée pour revoir ton papier et t’aider à mettre tes raisonnements au net. Puisque tu arrives en retard, allons droit au but.

  Pimprenelle revint à elle après le claquement sec du registre. Elle secoua la tête, claqua ses mains à son tour, comme pour s’arrimer au présent.

  Elles prirent place à une longue table encombrée de papiers froissés, de planches d’observation et d’objets sans nom. L’air sentait la vapeur d’eau froide et le cuivre. Il n’y avait qu’elles, perdues dans le ronronnement régulier des machines, et ce vent sourd qui faisait craquer les carreaux des vitres le long du mur. Il devait être treize heures mais il aurait pu très bien être dix huit heures qu’elle ne l’aurait pas sentit. Le ciel, d’un aplat uniforme de gris ne marquait plus aucune frontière entre le jour et le soir.

  Claironde s’était penchée sur ses notes de la veille.

  — Tes déductions se tiennent, mais elles ne convainquent pas. Tes calculs sont justes, mais ils ne démontrent rien.

  — C’est ce que je m’étais dis, répondit Pimprenelle à mi-voix. Je n’arrive pas à prouver mes idées.

  Claironde attrapa une plume, tra?a sans réfléchir des symboles étranges sur un coin de papier. Elle ne regardait même pas sa main, ses yeux restaient fixés sur les lignes tracées par Pimprenelle.

  — Tu penses que Lumignon n’est pas morte, c’est bien ?a ?

  Pimprenelle hocha la tête, incertaine. Elle triturait ses doigts sans ongle, sans savoir où poser ses bras.

  — Je sais que les intuitions ne valent rien ici, dit-elle d’une voix peu assurée, les yeux brillant d’une attente fébrile. Et mes chiffres ne prouvent que la cohérence du raisonnement. Mais si le prince m’a fait venir, c’est bien que mon instinct peut être utile.

  Claironde se redressa, et sa main froide se posa sur le poignet de Pimprenelle en un contact presque liquide.

  — Je ne te savais pas si anxieuse, Pimprenelle. (Elle lui adressa un sourire bref.) Tu crois que j’ai pris mon après-midi pour quoi ? Tu as fait un excellent travail. On va t’aider à le démontrer.

  Puis Claironde se remit à griffonner. Ses yeux de chouette couraient d’une ligne à l’autre, et sa plume allait trop vite, comme si elle traduisait une logique que Pimprenelle n’avait jamais apprise.

  L'après-midi s’étira, les lampes s’étaient allumées sans qu’elles y prennent garde.

  Claironde penchée sur ses notes parlait d’une voix basse, presque du bout des lèvres. Ses phrases sortaient rapides, parfois heurtées. Elle lui détaillait sa logique, la mécanique de la démonstration, le r?le des masses, des cycles thermiques, des oscillations lumineuses.

  — Tes intuitions sont bonnes, trancha Claironde. Tu as déjà tous les éléments, il ne manquait qu’à articuler.

  Mais son visage demeurait étrangement calme. Pas de surprise. Pas même une étincelle de découverte. Tout semblait familier, comme si tout cela n’était qu’une répétition d’une histoire qu’elle connaissait déjà. Les chiffres s’alignaient avec une aisance troublante, et les schémas s’embo?taient comme s’ils avaient été tracés mille fois.

  Claironde et sans doute tous les professeurs de cette cité connaissaient tout de Lumignon. Et la facilité avec laquelle la chercheuse alignait les calculs, le confirmait.

  Cette histoire se veut être enterrée. Les prêts-brevets sont sous contr?le du Roi lui-même et doivent exécuter des ordres précis, mais pourquoi le Roi voudrait-il étouffer l’histoire d’une étoile mourante ?

  Les émissions de ce genre d’étoiles sont étudiées de près, puisque dans leurs morts par deux fois, elles ont précédé l’annonce d’une Grande guerre. Le Roi a donc intérêt à surveiller ces étoiles, pas à censurer les recherches. D’ordinaire, les papiers scientifiques sont publics, transmis aux académies, aux journaux, aux cercles de vulgarisation, jusqu’au peuple. Et pour toute découverte majeure, c’était le Roi lui-même qui, selon la tradition, prenait la parole au nom des étoiles.

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  Elle ravala de justesse un hoquetement d’angoisse. Le Roi n’entendait pas.

  Le constat la frappa comme un coup d’aile en plein visage. Le Roi n’entendait pas les étoiles. Si la géante rouge venait à mourir, Thüle ne pourrait pas l’annoncer au peuple. Si le pays apprenait que son souverain avait perdu l’écoute du ciel, c’était toute la royauté qui serait menacée. Et plus funeste encore, si les contrées voisines en prenaient connaissance… ce ne serait plus seulement la ruine qui se profilerait : c’était l’anéantissement total du royaume qui pendrait sur les têtes.

  Elle ferma les yeux, cherchant un appui sur la table. Le vertige tournait dans ses oreilles.

  Les étoiles ne gouvernaient plus. Pour la première fois, un humain seul dirigeait. Mais un vivant, songea-t-elle, ne sait pas gouverner. Pas sans la voix des étoiles. Comment avait-il tenu jusqu’ici ? Par le mensonge ? Les réformes ? Par ce silence imposé aux savants ? Ses pensées déraillaient.

  Elle ne savait plus à quel point les autres chercheurs étaient au courant, ni si Claironde elle-même comprenait tout ce que ses calculs impliquaient. Peut-être se doutaient-ils d’un trouble, sans en conna?tre la véritable cause. Peut-être soup?onnaient-ils… mais n’osaient pas nommer le désastre.

  Les prêts-brevets n’agissaient pas pour protéger le secret de Lumignon, mais pour masquer l’impuissance du Roi. Et bient?t, la géante rouge allait parler, et Thüle serait incapable de l’entendre. Si le pire devait advenir…Si son message annon?ait une Grande guerre, le royaume entier serait pris de court. Ni averti, ni préparé. Aveugle au ciel, sourd à son propre destin.

  Elle se leva d’un coup.

  Claironde leva les yeux, interrompant ses calculs.

  — Tout va bien ? J’ai bient?t fini, ne t’en fais pas. Je sais que mes démonstrations sont arides, mais il faut que tu comprennes au moins la loi d’Agrélion, celle qui permet de déduire la masse à partir du flux lumineux. ?a sert tout le temps.

  — Oui, murmura-t-elle. Excuse-moi. Je préfère rester debout finalement.

  — Je conclus, dis moi si ?a te convient.

  Claironde saisit la feuille finale et lut à voix haute, d’un ton convaincu, mais pas moins liturgique :

  — Il ressort de nos calculs que Lumignon n’a pas encore atteint le seuil critique de densité qui précède l’effondrement gravitationnel. Sa masse demeure stable à l’intérieur des marges établies par les travaux d’Eollier sur l’équilibre des géantes rouges. Les spectres obtenus n’indiquent aucun décalage prononcé vers le bleu, ce qui exclut, pour l’heure, toute contraction gravitationnelle rapide du noyau. En outre, les mesures spectroscopiques révèlent que Lumignon émet également une force radioactive notable. Bien que la distance qui nous sépare de l’étoile reste considérable, il sera essentiel d’étudier ces radiations, afin d’évaluer précisément les risques éventuels pour la Terre lors de l’explosion future. Une telle analyse devra inclure la propagation des particules et les effets à long terme sur l’atmosphère et le champ magnétique terrestre. Lumignon ne s’est pas effondrée. Elle n’a ni éclaté en supernova, ni donné naissance à un trou noir. Elle s’y prépare cependant, inéluctablement. La présente étude ne saurait déterminer l’échelle temporelle d’un tel dénouement ; la question du délai avant désagrégation complète devra être abordée dans un travail ultérieur.

  Elle posa la plume, satisfaite.

  Pimprenelle en resta soufflée. Ses yeux glissèrent sur la conclusion, puis sur les marges où la main de Claironde avait corrigé ses notes. Elle avait eu beau s'accrocher à chaque mots, elle n’avait cerné que trois phrases entières.

  — Qui est-ce qui va me corriger ? demanda-t-elle d’une voix étroite.

  — Alone, ton tuteur, répondit simplement Claironde.

  Pimprenelle fit la grimace.

  — Claironde… Je crains qu’il ne soit pas dupe. Et puis, je ne connais rien aux travaux d’Eollier. On ne l’a même pas encore vue en cours.

  La chercheuse reposa lentement les feuilles, ses doigts glissant sur le papier comme sur un bien précieux. Elle pencha la tête, réfléchit un moment, le regard perdu vers les fenêtres qui s'assombrissaient. Le vent gémissait à travers.

  — Tu ne pourrais pas le corriger toi-même ? osa demander la Dr?le, sans conviction.

  Claironde se retourna vivement, d’un geste à peine humain, puis leva un sourcil.

  — Ah ! Tu m’en demandes de ces choses!

  Elle s’étira, repla?a une mèche de ses cheveux noir d’une main, et d’un geste nonchalant, empila les feuillets qu’elle rangea dans sa serviette de cuir. Pimprenelle, mal à l’aise, chercha ses mots.

  — Comment est-ce que je pourrais te remercier ?

  Ses lèvres s’écartèrent en un sourire rusé et trop large. Son visage s’éclairait d’une joie qui semblait feinte, railleur.

  — Je vais devoir convaincre Alone de me laisser te corriger. Tu m’en dois une belle.

  — Ne me demande pas de jurer, souffla Pimprenelle, en se détournant à moitié.

  — Pas la peine, fit Claironde. Je te fais confiance.

  Elle ondulait joyeusement tout en rangeant ses notes. Ses oreilles pointues per?aient sa chevelure sombre comme des flèches, et chaque mouvement trahissait une gaieté presque sauvage. Son sourire s’étirait, un peu trop large, un peu trop franc, comme si le monde lui appartenait dans ce bref instant. Elle se dirigea vers la porte, et dans le silence du laboratoire, elle semblait flotter plus que d’habitude, ses jupes diaphanes effleurant à peine le sol.

  — Merci, Claironde.

  Elle se retourna, le même sourire terrifiant aux lèvres.

  — Remercie-moi par tes actions.

  Puis elle disparut, en sifflotant. Son attitude évoquait à Pimprenelle davantage Pluton que la raison humaine.

  La cloche tintait déjà dix-sept heures à travers la cité. Pimprenelle prit une profonde inspiration, profitant de ce court moment de solitude avant de retrouver la domestique. ēme l’attendait déjà dans le vent du dehors.

  — Bonjour, Pimprenelle. Vous n’êtes pas en retard aujourd’hui. J’avais craint de devoir vous attendre sous cette bruine.

  Pimprenelle ne répondit pas. Elle s’avan?a d’un pas régulier jusqu’à la portée d’ēme, ses yeux brillants d’un mélange de fatigue et d’ennui.

  — Nous avons une soirée chargée. Nous devons préparer vos affaires pour le voyage.

  Le visage de Pimprenelle affichait un air incrédule, ses yeux ne quittèrent pas ēme, comme si elle tentait de lire dans ses pensées.

  — Ne me dites pas que vous avez oublié l’Opéra.

  — Non, tout de même pas, répondit Pimprenelle à voix basse. Mais je ne savais pas qu’il fallait voyager pour s’y rendre. Où est-ce exactement??

  — En territoire Bofu-bofu?! expliqua ēme. Pour un Opéra de cette ampleur, il n’existe guère d’autre lieu. Nous procéderons à une révision de vos manières avant le départ. Je ne pourrai pas vous assister sur place.

  Effectivement, les Bofu-bofu formaient un peuple singulier vivant dans les marais Damvix, à l’extrême est du royaume, à l’opposé des Thymes. Elle n’y est jamais allée, déjà parce qu’il faut une bonne raison pour s’y rendre. Les marais ne sont pas adaptés aux autres humains, et du à la fragilité de leurs écosystèmes, le territoire est fermé aux autres races. A part, lors des opéras. Les Bofus-bofus sont les chanteurs les plus réputés du pays et rayonnent les traditions du pays à l’échelle mondiale.

  C’est une chance inou?e qu’elle puisse de son vivant les écouter.

  — Il y aura foule, reprit ēme, le regard franc. Les nobles de tous horizons seront présents, des étrangers autant que des gens de notre pays.

  Pimprenelle resta songeuse. La pensée d’une assemblée si nombreuse la laissait sans voix. Elle détourna ses yeux et changea de sujet, cherchant à apaiser son esprit.

  — ēme, murmura-t-elle, je sais que ?a ne se pose pas…mais quel est le nom de ta race ?

  — Je suis une Illye, répondit la domestique avec un léger sourire. Et effectivement ?a ne se pose pas. Savoir cela ne t'apporte rien, à moins de vouloir te comparer et peser le pour et le contre de tes capacités et des miennes. Au même titre que demander le genre de ton interlocuteur d’ailleurs, tu n’as pas intérêt à le faire à Damvix. Elle marqua une pause, et posa sur Pimprenelle un regard appuyé presque maternel, chargé d’un avertissement discret.

  Pimprenelle hocha doucement la tête, le regard perdu vers Luthérel en contre-bas, dont les toits descendaient en cascade sous la brume, jusqu’aux petites collines du territoire.

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