XII
Elle rentra sans encombre, mais son esprit flottait, ballotté dans des courants contraires. Elle avait tellement de peine à laisser Pluton, de ne pas pouvoir lui expliquer tous les enjeux dans lequel elle était. Elle était frustrée d'être d'une autre espèce que lui, que leur communication ne s'effectue pas sur le même plan. Mais en temps qu'aurait-elle à lui dire ? Qu'elle avait signé un contrat avec le chef de son espèce, et qu'elle voulait apprendre plus ailleurs ? Il se sentait sans doute abandonné, et c'est ce qu'elle faisait, ni plus ni moins.
à la sortie du train, la foule la happa. Le chagrin perlait de son corps et se logeait comme une masse lourde dans chaque muscle, chaque nerf de ses jambes.
à l’aller, le train jaune avait été vide, presque doux dans son silence. Mais maintenant que sonnait l’heure de la débauche, une effusion de gens s'engouffrait déjà dans les wagons du retour, et elle appréhendait l’entassement du tram.
Elle leva la tête pour chercher la sortie et son souffle s’arrêta net. Rhode. Là, à quelques mètres, seul, figé dans la lumière crue des lampions de gare. Elle se jeta aussit?t derrière un pilier métallique, les nerfs en feu. Le c?ur cognait dans sa gorge. Elle avait eu le temps d’apercevoir ses cheveux clairs qui tombaient devant ses yeux, attachés avec négligence. Il avait ?té ses bijoux royaux, laissant nu son front et ses oreilles fines. Elle avait vu sa chemise blanche, bouffante, parcourue de carreaux verts qui semblaient s'allumer à la lumière comme des éclats de verre, qui flottait sur son corps avec une grace qu’aucune armure n’avait pu donner. Ses bottes hautes, d’un brun vif, faisaient ployer son pantalon sombre en un gros plis.
Elle osa un coup d’?il furtif, espérant qu’il ne l’e?t pas vue. Mais il était littéralement à c?té d’elle. Ses yeux se posèrent sur elle, et le charme se brisa net.
Sa main, ferme comme une tenaille, l’empoigna au bras. Rhode l’entra?na sans un mot, à pas rapides, jusqu’à une berline. Elle n’eut pas le temps de comprendre, à peine celui de résister. La douleur de sa prise remonta son bras, brutale, mais ce fut surtout la sensation de déjà-vu qui la fit chanceler, comme si son corps reconnaissait la violence avant même qu’elle n’en prenne conscience. Elle voyait son visage déformé par la fureur.
La porte claqua. Rhode s’assit face à elle, le visage fermé, ses yeux fixés sur elle comme une lame. La température dans le véhicule chuta soudain, imperceptiblement d’abord, puis avec une morsure réelle. Pimprenelle sentit ses doigts se raidir, ses os claquer malgré elle.
Lorsqu’elle tomba, la voix de Rhode fut claire et implacable.
— Est-ce donc ta seule manière d’honorer les engagements que tu as pris ? Crois-tu que je n’ai pas vu tes allées et venues ? Que je n’ai pas remarqué ton absence, tes escapades ? Tu joues à l’enfant capricieuse, et chaque pas que tu fais est une gifle que tu m’adresses.
Il se pencha légèrement, et ses lèvres se tordirent d’une répulsion, qui découvrait ses canines trop avancées, donnant à sa bouche une beauté singulière et terrifiante.
— Sais-tu ce que tu es, Pimprenelle ? Une ingrate. Je t’offre hospitalité, une demeure entretenue, une nourriture digne des cours royales, une domestique attitrée pour veiller sur toi… Et toi, que fais-tu ? Tu dédaignes, tu fuis, tu me ridiculises.
Il la fixait, et Pimprenelle sentit son dos se plaquer contre le cuir glacé de la banquette. Le froid s’insinuait dans ses veines, dans sa respiration. Elle réalisait que ce qu'elle avait fait était grave, et qu’elle avait risqué bien plus que ce qu’elle pensait en signant le contrat.
— Les rapports d’Alone sont clairs : tu manques de sérieux, tu défies l’autorité, tu m’exposes au mépris de mes propres ma?tres. Crois-tu que je puisse tolérer qu’on doute de ma parole ? Que tu puisses, par tes caprices, entacher mon nom ?
Il marqua une pause, la scruta longuement, puis reprit, plus bas, mais avec une intensité presque plus dure encore.
— Tu crois être libre, mais tu as signé pour six mois. Tu es sous contrat. Et tant que ce lien existe, Pimprenelle, tu es sous ma responsabilité. Dorénavant, tout sera réglé : tes horaires, ta toilette, tes vêtements, ton étiquette. Tu assisteras à chaque repas public, tu suivras tous les cours que j’exigerai, et tu apprendras enfin à être à la hauteur de ce que tu prétends vouloir. ēme veillera sur toi, et crois-moi : tu n’échapperas plus à sa vigilance.
Il se redressa. La lumière crue du dehors sculpta son visage en un relief de pierre : plus qu’un homme, elle vit un masque fa?onné pour commander. Chaque mot qu’il pronon?ait semblait peser le monde, sans chaleur, sans faille. Peut-être n’était-il pas né prince, mais forgé pour le para?tre.
— Je te demande de jurer de ton silence, devant nos dieux, maintenant.
Pimprenelle resta sous le choc. Du point de vue d’un prince et d’un contrat lié à la Couronne, il était clair qu’elle était une menace tant qu’elle n’avait pas jurer. Elle avait conscience d’avoir franchi le seuil où la connaissance devient péril. Mais ce qu’elle ignorait, c’est que lui déjà, en était pleinement averti. Ses gardes étaient dehors, elle n’avait aucune échappatoire. Il avait parfaitement conscience de tous ses faits et gestes, à un stade presque surnaturel. Or, il l’avait piégé, et elle allait jurer. Il n’existait point de ruse contre un tel lien. Les serments étaient d’une simplicité terrible : les mots, une fois prononcés, s’encha?naient d’eux-mêmes aux corps.
Pimprenelle balbutia qu’elle ne connaissait pas la formule exacte. Son trouble se lisait dans ses yeux, mais Rhode, avec une patience mêlée d’une légère lassitude, l’invita à répéter mot pour mot après lui. Ce qu’elle fit:
— ? étoiles anciennes, créatrices du vivant, vous qui portez la mémoire des mondes éteints, j’élève ma parole. Par la poussière dont je suis née, par l’énergie qui circule en mes veines, je promets le silence. Que ma langue se dessèche si je trahis, que mon souffle s’éteigne si je révèle, que mes pas s’égarent à jamais si je renie. Ainsi je jure, et que les dieux entendent.
Les mots résonnèrent dans l’espace clos, lourds et froids, presque palpables. Rhode, sans bouger, la contempla longuement. Un éclat satisfait passa dans ses yeux, comme si l’univers lui-même venait de se plier à sa volonté.
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Ils rentrèrent. Rhode avait retrouvé son calme et sa bienveillance habituelle. Elle était vidée au point de ne plus se soucier que d'elle-même. Elle se sentait sale, souillée comme si son corps tout entier avait été roulé dans la fange. Elle aurait aimé fuir dans au jardin, quitte à y retrouver l’horreur des étoiles, mais même cette échappatoire lui était refusée désormais.
ēme était là, fidèle comme une ombre et la conduisit sans un mot dans la grande salle à manger. Pimprenelle sentit ses forces l’abandonner avant même de franchir le seuil. La clameur des voix lui vrillait le crane. Elle s’assit parmi les chercheurs, figée, pétrifiée, comme clouée à son siège par un sort cruel. Les larmes br?laient ses yeux mais elle les ravala, encore, et encore. La honte, la rage, le regret gonflaient en elle comme une marée noire qu’elle contenait de toutes ses fibres.
La douleur la lan?ait par vagues intenses, et pourtant c’était cette souffrance qui l’empêchait de s’effondrer. Elle se for?a, morceau après morceau, à porter la nourriture à ses lèvres. Ses doigts tremblaient, se recroquevillaient en serres maladroites, tandis que ses muscles tiraillaient et se crispaient en un cordage trop tendu. Elle macha, avala. Lentement. Elle n’arrivait pas à penser. Quand enfin son assiette fut vide, la salle aussi l’était depuis longtemps.
Personne n’était venu. Personne n’avait eu la décence, la pitié, la simple bonté de l’aider. Elle demeura un instant immobile dans cet immense silence, aussi figée qu’une statue oubliée. Puis, dans un effort qui ressemblait plus à une chute qu’à un mouvement, elle se laissa glisser de sa chaise. Ses genoux heurtèrent la pierre dans un bruit sec. Elle se tra?na, bras tremblants, griffant le sol de ses ongles pour avancer tant bien que mal. Ramper, comme une bête blessée. Son souffle se brisait en sanglots rauques. Elle n’allait pas réussir à monter les marches.
Elle céda comme une marionnette à qui on coupe les fils, et s’écroula sur les dalles glacées. Et les pleurs éclatèrent, violents et crus déformant son visage. Elle hurlait, ses sanglots s’entremêlaient aux fluides humiliants qui coulaient de son corps. Sa respiration était si courte que l’air n’arrivait pas à entrer dans ses poumons. Ils se dégonflaient, mais ne s’emplissaient jamais assez. Sa tête fut prise de picotement, ses lèvres prirent la couleur de la cendre, gonflaient, devenaient froides. Elle se sentait de nouveau mourir, comme lorsqu’elle était dans cette rivière. Ses cris ricochaient contre les murs muets de la demeure, et rien ne répondait. Elle se débattait seule dans sa fange de désespoir, comme noyée dans un flot humiliant qui la noyait plus s?rement que les courants violents de ses souvenirs. Elle avait l’impression d’étouffer sous elle-même, de sombrer dans une boue faite de chair et de honte.
Elle finit par s'endormir à même les marches en pierre de la tour. Les joues maculées, les vêtements raides de fluides séchés et d’odeurs de sels.
Mais elle se réveilla dans son lit, comme arrachée à un rêve qui n’avait été rêvé. Tout était en place, intact, comme si sa chute n’avait eu lieu que dans son esprit. Pourtant, ses cuisses et ses mains portaient encore la mémoire du froid, et sa gorge le go?t acre des pleurs. Elle était seule. Et une odeur légère rappelait Vinciane : un parfum de linge propre et de fleurs fanées, fragile, presque irréel.
Il faisait encore nuit, et elle sentait assez ses membres pour se déplacer à quatre pattes vers la salle de bain. à sa grande surprise, la baignoire habituellement vide était empli d’une eau encore chaude. Une vapeur douce s’élevait, comme si quelqu’un venait à peine de la couler, ou comme si quelque magie invisible l’avait gardée tiède pour elle. Elle ne chercha pas à comprendre et s’y laissa tomber, toute vêtue de sa chemise de nuit. Elle avait été changée, s?rement ēme. Mais qu’importait ? Sa dignité gisait ailleurs, depuis longtemps.
L’eau la prit, l’entoura, dénoua ses muscles, apaisa ses nerfs en feu. Elle essaya de se réapproprier son corps, de s’enraciner à nouveau dans sa chair. Elle frotta ses bras, ses cuisses, ses paumes, comme pour effacer les ombres collées à sa peau. Mais malgré tout, elle avait trop éprouvé pour pouvoir ressentir encore quelque chose. Dans la tiédeur, ses pensées se diluaient.
Une fois finie, elle sombra dans un sommeil sans rêve. Cette fois au creux du lit de Vinciane serré dans des draps nets.
*
Le lendemain se reproduisit trente et une fois.
Toujours le même matin, semblable à un engrenage grin?ant, qui se refermait inlassablement sur elle. La domestique la réveillait, et déjà le tumulte de la grande salle la happait. Le vacarme des voix et des couverts lui vrillait les tempes comme des marteaux de fer. Pimprenelle portait ses mains contre ses oreilles dès qu’elle l’osait, dans l’espoir d’amortir ses sens à vif.
Elle préparait le même sac : un carnet, un galet terne, une bo?te de vivres pour le midi. Elle empruntait le même chemin suivie de près par ēme, qui lui parlait de riens, l’exhortant à corriger ses gestes, ses silences, ses manies: ne pas se boucher les oreilles par exemple. Chaque matin, elle assistait aux cours. Chaque après-midi, elle aidait des professeurs dans leurs recherches. Puis venait l’heure de retour : toujours dix-sept heures, toujours ēme qui l’attendait et la reconduisait.
Pourtant, dans cette mécanique écrasante, un frêle germe d’espérance survint. à force de se plier au travail, Pimprenelle apprenait vite et appréciait dans un sens ce qu’elle réalisait. Elle s’était familiarisée avec les méthodes et instruments de mesure des laboratoires. Et plus elle pratiquait, plus elle constatait que son oreille nue, sa sensibilité naturelle suffisait à percevoir et parfois plus efficacement que tous ces outils. Elle savait, toutefois, que ses interprétations ne pouvaient entrer dans le cadre définie de cette science dure, elle en restait donc aux captations des instruments.
La plupart du temps les signaux magnétiques qu’elle relevait des étoiles, étaient des messages des plus courants: phénomènes météorologiques à venir, vagues de migrations, acidité des sols, croissance des arbres, fertilité. Elle apprit aussi que l’on pouvait y lire, comme dans un calendrier, la danse des fêtes annuelles, la succession des jours fériés, la marche changeante des célébrations. Ces dates n’étaient point fixées par la volonté humaine, mais bien par les perturbations magnétiques célestes. Ainsi, la première semaine du mois prochain, les astres offriraient aux vivants le spectacle d’aurores boréales qui embraseraient le pays tout entier. Et déjà l’on préparait les réjouissances qui leur correspondraient.
Mais les étoiles n’étaient pas seulement messagères de réjouissances ou de moissons. Elles savaient aussi porter des nouvelles plus graves, plus rares, dont le poids pouvait briser des royaumes. Pimprenelle apprenait que c’étaient elles qui décidaient des grandes guerres comme des temps de paix. Car, disait-on en cours, les guerres véritables étaient connues bien avant d’éclater : prévues, mesurées, organisées de sorte à réduire au minimum les pertes humaines. Dans toute l’Histoire, on ne comptait que deux guerres d’ampleur mondiale recensées, et chacune avait été inscrite dans la Trame des étoiles, longues années de feu et de violence que rien n’aurait pu détourner.
Ces sombres présages étaient annoncés par les géantes rouges, qui dans leur dernier souffle annon?aient l’inévitable. Car ces astres mourants, n’étaient pas seulement porteurs de mort : ils étaient aussi et surtout les artisans des renaissances. Lorsqu’elles s'effondrent, elles volatisent leurs systèmes planétaires, mais en échange elles forgent les noyaux de civilisations nouvelles. Sans elles, l’univers serait bien différent. Sans doute plus pauvre sur le plan de la variété, et des diversité infinies que recèle actuellement l’univers.
Ainsi en était-il aussi des grandes guerres terrestres: les massacres, les incendies, la chaleur des batailles sèmeront les germes de nouvelles formes de vies, d'autres formes de pensées. Par leurs flammes, ces étoiles avaient enfanté les humains aux propriétés multiples, races innombrables, et c’est à elles que l’on devait cette mosa?que de peuples et de sangs.
Ce fut d’ailleurs pour cette raison que, cet après-midi-là, Pimprenelle fut chargée d’observer une géante rouge par Claironde. Les Ma?tres ne laissaient jamais ces astres sans surveillance : car chacun de leurs frémissements sont sensibles d’un cataclysme, ou bien d’une naissance, au-delà de l’horizon des temps.

