home

search

Chapitre 12 : Jai été retrouvé.

  L’amphi est beaucoup trop chauffé pour un mois de décembre, au point que mes paupières commencent à peser plus lourd que mon cours de droit constitutionnel.

  Les lumières jaunatres éclairent les rangées comme si on était dans une vieille salle d’attente SNCF,

  et pourtant l’endroit déborde d’étudiants qui révisent, rient, chuchotent.

  Une ruche. Une ruche studieuse, mais une ruche quand même.

  Depuis quelques jours, j’ai ce truc bizarre dans la nuque. Pas vraiment une douleur, plus une sensation…

  Comme si quelqu’un marchait toujours à deux pas derrière moi, mais disparaissait dès que je me retourne.

  Une espèce de présence fant?me. Rien d’assez concret pour paniquer, juste assez pour m’emmerder.

  Le bon c?té, c’est que mes cauchemars ont quasiment disparu. Le mauvais c?té… c’est que j’ai aucune idée de ce que ?a veut dire.

  Est-ce que c’est mieux ?

  Est-ce que c’est pire ?

  Mystère.

  J’évite d’y penser.

  Et puis avec tout ce bordel, j’ai même pas eu le temps de bosser mon partiel de droit.

  J’ai beau relire trois fois la même page, c’est comme si mon cerveau refusait de coopérer.

  J’arrive même pas à être stressé correctement : c’est dire dans quel état je suis.

  Je me surprends à repenser à ma mère. à ce qu’elle m’a dit. à ce que je crois qu’elle sait.

  Je me dis que j’devrais aller la voir demain… ?a fait longtemps. Trop longtemps.

  Mais j’ai peur que lui en parler empire les choses.

  J’ai peur qu’elle soit plus fragile que moi, ce qui est quand même un exploit à ce stade.

  Et puis y’a eu cette histoire dans le voisinage : une famille retrouvée massacrée.

  Aucun signe de lutte. Pas même un meuble renversé. Les flics ont dit que le tueur leur avait laissé ? aucune chance ?.

  Ouais… aucune chance.

  Comme si les victimes n’avaient même pas eu l'occasion de se défendre, c'est bizarre.

  Je devrais s?rement faire le lien avec quelque chose. Mais mon cerveau est en grève. Encore.

  Je souffle, je replonge dans mes notes, et évidemment—

  Mon téléphone vibre.

  Mara.

  évidemment que c’est Mara. Elle m’avait demandé mon numéro ? au cas où il se passerait encore des trucs bizarres ?, alors que son patron m'a hypnotisé puis étranglé.

  Je déverrouille.

  Elle s’excuse pour ce qui s’est passé au Red Velvet.

  Elle dit qu’elle avait peur que quelqu’un vienne faire du mal à ses femmes, qu’elles avaient assez souffert.

  Je fronce les sourcils, et pour une fois je réponds avec un ton sérieux :

  ? Mara… tu as demandé quoi comme pouvoir à Asmodée ? ?

  Support the author by searching for the original publication of this novel.

  Elle me répond sans hésiter.

  Projection astrale.

  Elle dit qu’elle l’a demandé quand elle était toute petite.

  Que son père… lui faisait des choses.

  Et que s’en aller, même juste avec l’esprit, c’était le seul moyen de rendre tout ?a supportable. De lui laisser juste son corps, mais jamais son esprit.

  Je fixe l’écran.

  Mon estomac se tord un peu.

  Puis elle encha?ne direct, comme si de rien n’était :

  qu’au moins maintenant elle peut aller voir les films au cinéma gratuitement,

  qu’elle pourrait espionner la zone 51 si elle voulait.

  Je pouffe malgré moi. C’est ?a, Mara : mi-tragique, mi-troll.

  On échange encore deux trois conneries, l’ambiance redevient presque normale, et je finis par demander :

  ? Du coup… c’est toi qui m’as suivi et envoyé des photos l’autre soir ? ?

  Trois secondes passent.

  Elle répond :

  ? De quoi tu parles ? ?

  Et à cet instant précis, mon téléphone .

  L’écran se fige complètement.

  Je souffle, exaspéré :

  ? Putain… j’ai même pas fini de le payer. ?

  Je relève la tête.

  …

  L’amphi est vide.

  Les dizaines d’étudiants bruyants ont disparu, sans un son, sans un sac, sans un froissement de feuille.

  Comme si quelqu’un avait effacé l’endroit en une seule commande clavier.

  Je suis seul.

  Enfin… presque.

  Quelques rangées devant, je vois une fille assise.

  De dos. Immobile.

  Au début, je calcule même pas. Je secoue mon téléphone, je tente de le rallumer.

  Et puis la fille parle.

  Pas fort.

  Pas vite.

  Juste… pile

  ? Je t’ai trouvé. ?

  Pas une menace.

  Pas une colère.

  Un constat.

  La voix la plus terrifiante que j’aie jamais entendue.

  Je me redresse d’un coup, par réflexe, cherchant un angle, une distance, n’importe quoi qui ressemble à une chance.

  Même avec une arme à feu, j’aurais été aussi utile qu’un enfant tenant un baton.

  Mon corps comprend avant moi.

  Je reste figé.

  Pas paralysé par la peur — non.

  Par la certitude.

  Mon souffle s’arrête à mi-chemin, coincé dans ma gorge comme s’il avait décidé que continuer n’en valait plus la peine.

  La fille, devant, se lève.

  Lentement.

  Elle ne se retourne pas.

  Pas encore.

  Mais je sais — je sais

  Pas avec ses yeux.

  Avec quelque chose de plus précis.

  Comme si ma position était marquée, clignotante, imprimée en rouge derrière son front.

  Elle fait un pas.

  Un seul.

  Et au-dessus d’elle, la rangée de néons s’éteint.

  Clac.

  Le son est sec. Définitif.

  Pas une panne. Une décision.

  Elle avance encore.

  Clac.

  Une autre bande de lumière meurt, plongeant les sièges en contrebas dans une pénombre sale.

  à chaque pas, l’amphi se rétracte.

  Se tait.

  S’efface.

  Comme s’il se pliait à sa présence.

  Un troisième pas.

  Clac.

  L’ombre s’étire jusqu’à moi, et je comprends alors que ce n’est pas elle qui s’approche de moi.

  C’est le noir

  Mon estomac se serre.

  Je perds la sensation du bout de mes doigts.

  Je sens mes propres battements de c?ur vibrer contre mes c?tes, trop rapides, trop forts, trop désordonnés.

  Elle avance encore.

  Et là, quelque chose change.

  Sa silhouette… tremble.

  Pas comme quelqu’un qui a froid.

  Pas comme un mauvais souvenir.

  Non.

  Comme si son corps essayait plusieurs formes à la fois. Comme des images superposées qui ne savent pas laquelle devrait être la bonne.

  Une odeur de métal rouillé, de fruit pourri, de tout ce dont mon odorat aurait besoin pour me faire vomir, me frappe au visage.

  Elle passe sous une lumière encore allumée.

  Et son visage, son visage putain ?

  Son visage n’est pas stable.

  Une fille qui m'a brisé le c?ur au collège.

  Je recule d’un centimètre sans même m’en rendre compte.

  Clignement.

  Une prof qui m'avais humilié devant toute la classe.

  Mes poumons tirent trop d’air d’un coup, comme si je me noyais hors de l’eau.

  Clignement.

  Son visage devient celui que je déteste le plus voir.

  Ma mère.

  Au début de la maladie.

  Le regard vide.

  Les traits creusés.

  La voix qui tremblait sans savoir pourquoi.

  Et là, je comprends.

  Elle ne veut pas juste me faire peur.

  Elle veut me .

  Elle cherche dans ma tête, dans mes souvenirs, ce qui fera le plus mal, ce qui me fera tomber à genoux.

  Elle fouille dans tout ce que je n’ai jamais réussi à réparer, comme si mes traumas étaient son catalogue Ikea.

  Et elle continue d’avancer.

  Je ne bouge toujours pas.

  Je ne peux pas.

  J’ai l’impression que mes jambes sont remplies de béton.

  Elle est maintenant juste devant moi.

  Si proche que je sens son souffle, et ce souffle n’a pas de température. Il n’est ni chaud ni froid. Il est… . Comme un courant d’air dans un rêve.

  Elle lève les mains.

  Je veux reculer, je veux hurler, je veux faire n’importe quoi—mais rien ne répond.

  Ses doigts se posent de chaque c?té de mon visage.

  Son visage redevient stable.

  Et c’est…

  C’est la plus belle femme que j’aie jamais vue.

  Pas belle comme une humaine.

  Belle comme quelque chose qui a étudié la beauté de loin, qui l’a imitée, perfectionnée, puis déformée d’un millimètre pour que ?a devienne profondément malsain.

  Comme une statue trop parfaite, trop symétrique.

  Comme un rêve qui sait que tu vas te réveiller en hurlant.

  Je le sens dans ma peau, dans mon sang : sa beauté n’est pas un cadeau.

  C’est une arme.

  Et elle murmure, avec une douceur si fausse que mes os semblent vouloir sortir de mon corps :

  ? Mon pauvre… tu n’es qu’un brouillon. Un ratage.

   Mais je suis là pour te réparer. ?

Recommended Popular Novels