? APA, tu peux désengager le mode copilote. Repose tes circuits. Coin. ?
? B-bonne n-nouvelle. ?
Je marche seul dans le tunnel principal, le piston hydraulique de quatre kilos posé sur l'épaule. Enfin, seul avec mon canard intérieur et mon démon de poche.
L'obscurité est totale. Je pense Lupiot.
Je visualise la flamme, je pousse trop fort, trop vite.
La timide lumière explose comme un flash au phosphore devant mes yeux.
? AAAAARGH ! COIN ! ?
Je lache mon piston, les mains sur les yeux. Mes rétines br?lent. Je vois des taches violettes partout.
C'est là que ?a me fait tilt.
Ici, en bas, le Système ne me tient plus la main. Fini les ZAP supportables, le mode Tutoriel, aussi inutile qu'il était, est terminé.
C'est une liberté terrifiante. Si je rate un sort maintenant, je n'aurai pas une petite chataigne d'avertissement. J'aurai les yeux br?lés ou le bras arraché par le retour de flamme.
? Super. Coin. ? Ma voix est toujours celle d'un canard sous hélium. Le malus n'est pas fini. Génial.
? Je suis passé en mode Hardcore sans avoir fini le mode Normal. Coin. ?
Je ramasse mon arme à l'aveugle. J'ai aussi confectionné une coque de protection pour le miroir du ciel avec des lambeaux de ma cape et de la boue séchée.
J'essaie de le fixer à mon bras gauche comme un Pip-Boy du tiers-monde, mais il glisse.
Je le garde dans le revers de mon pardessus pour le moment.
L'odeur change. L'ammoniaque des rats laisse place à quelque chose de plus rance. De la sueur. De la maladie. De la crasse humaine.
Je débouche dans une caverne immense, une ancienne station de pompage. Un feu verdatre br?le au centre, alimenté par des blocs de graisse compactée. Autour, un bidonville de l'extrême : tentes en plastique noir, abris en t?le ondulée. Des silhouettes se tiennent près du feu.
Je fais un pas. Splotch.
Le bruit arrête toutes les conversations. Dix, vingt têtes se tournent vers moi.
Ce sont des humains. Ou ce qu'il en reste. Des visages fondus comme de la cire. Des bras trop longs qui tra?nent au sol. Des excroissances d'os qui percent la peau comme des bois de cerf malades.
Un homme se détache du groupe. Il porte un chapeau à moitié mangé par les mites et une veste faite de peaux de rats cousues grossièrement. Il s'approche trop près. Je sens son haleine de viande avariée.
Il me touche le bras. Sa main est poisseuse. Il palpe mon biceps comme si j'étais du bétail au marché.
? T'es lourd, toi, ? croasse-t-il. ? Tu coules. Ici, on trie. Ce qui flotte reste. Ce qui coule... ? Il pointe le fond obscur de la salle.
Une femme chauve, vêtue de sacs poubelles tressés, surgit de l'ombre. Elle n'a pas d'yeux. Juste de la peau lisse sur les orbites.
Elle colle son visage contre mon cou. Je me fige, serrant la poignée de mon piston.
Sniff. Sniff.
? Il sent l'innocence tuée, ? murmure-t-elle, extatique. Ses doigts froids et sales caressent ma joue, laissant une tra?née de graisse. ? Et le Nectar. Il sent le Faiseur. ?
Je la repousse violemment.
? "Eau de Trauma", par Jean-Paul Gaultier. Coin. Je cherche la sortie. ?
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? Hihi. Cette femme a du go?t, Murphy. Elle a le désespoir bien m?r. Je l'aime bien. On peut la garder ? ?
Les mutants ignorent la pixie. Ils regardent le médaillon d'alchimiste qui pend à mon cou, brillant sous la crasse.
L'homme sort un couteau à beurre rouillé, limé pour devenir une dague infectieuse.
? La sortie, c'est Le Grand Drain. Là-bas. ?
Il pointe une énorme structure cylindrique en acier au fond de la salle.
? Une fois par jour, les pompes de la ville créent un appel d'air massif. Si tu survis à la pression qui broie les os, tu peux être recraché jusqu'aux réservoirs intermédiaires. ?
? C'est ?a l'ascenseur ? Coin. ?
? Le passage est payant. ?
Il me tend trois fioles crasseuses récupérées dans les ordures.
? Payant de quoi ? D'urine ? C'est tout ce que j'ai en stock là. ?
? Fais-nous oublier qu'on est ici. Fais-nous flotter. ? Il halète, les yeux fous. ? Fais-nous du Nectar. De l'Oubli Liquide. ?
Je regarde ces gens. Ils sont pourris de l'intérieur. Leurs corps sont des cartes routières de la douleur.
? Je... Je peux vous faire des potions de soin. Coin. ?
Ma voix nasillarde de dessin animé brise tout le sérieux de l'offre.
? Je peux soigner vos yeux, Coin, vos peaux, Coin. ?a sera plus utile que de se droguer, non ? Si vous êtes guéris, vous pourrez peut-être remonter par vous-mêmes... Coin. ?
La femme s'arrête, penche la tête sur le c?té, ? Tu te moques de nous ? Tu crois que c'est dr?le ? ?
Elle me gifle. Ce n'est pas fort, mais c'est haineux.
? On ne veut pas être soignés, idiot ! ? crache-t-elle, de la salive noire aux commissures des lèvres. ? La santé, ?a fait sentir le froid ! ?a fait sentir la faim ! On veut partir. Dans notre tête. Loin. Maintenant ! ?
Je suis encerclé. Ils sont condamnés. Ils le savent. Ils ne cherchent pas une issue, ils cherchent une anesthésie.
? Le Nectar ou on te file au Limons ? dit l'homme en jouant avec son couteau.
Je soupire. Je n'ai pas le choix.
? Ok. Rangez l'argenterie. Va pour le Nectar. ?
Je prends les fioles. Je me penche vers une flaque d'eau boueuse et noire au pied du feu. Je les remplis.
C'est de la boue. De la matière vile.
Je ferme les yeux. J'improvise ma théorie. Je touche mon médaillon.
Je dois transformer cette lourdeur, cette réalité écrasante, en légèreté absolue. Ils veulent oublier, je vais les faire planer.
Je visualise le concept d'élévation. De bulles de Coca-Cola qui remontent à la surface. De ballons d'hélium lachés dans un ciel bleu.
Principe de Conservation Karmique : Inversion Locale.
Un frisson glacial me parcourt l'échine. Ce n'est pas une dépense de mana. C'est gratuit pour mes PM. Mais c'est lourd pour l'ame.
CRACK.
Le bruit ne vient pas des fioles. Il vient de mes genoux.
Je tombe au sol, assis sur les talons, écrasé par une gravité invisible. C'est comme si j'avais une voiture sur les épaules. Je sens mes vertèbres se tasser. Un filet de sang chaud coule de mon nez et tombe dans la boue.
Pour mettre de la légèreté dans ces fioles, la lourdeur doit aller quelque part.
Les mutants proches s'affaissent, plaqués au sol par l'aura de gravité qui émane de la réaction.
Le liquide dans les fioles bouillonne.
Mais au-dessus de nous, la structure métallique de la caverne gémit.
HREEEEEE.
Le métal hurle. Les rivets sautent comme des balles de fusil. PANG. PANG. Le poids du désespoir de tout le campement pèse maintenant physiquement sur la charpente.
Si je continue, le toit va nous tomber sur la tête. Si j'arrête, ils me plantent.
Je regarde la femme aux orbites lisses. Elle attend son shoot, écrasée au sol mais souriante. Je serre les dents.
? Désolé, ?a va mal se terminer. ? je murmure.
Je force le processus. Les fioles s'illuminent. Une lueur d'un violet profond, presque hypnotique. La boue devient un liquide noir, brillant, parsemé d'étincelles comme un ciel nocturne.
DING !
Une notification retentit, accompagnée d'un petit bruit de caisse enregistreuse.
? Voilà, ? je lache, le souffle court. ? Votre Nectar. ?
La pression se relache sur moi. Les habitants se précipitent. Ils ne me regardent même plus. Ils se battent pour attraper les fioles.
Au même moment, un bruit de déchirement retentit au plafond. Un hurlement de métal.
Un tuyau géant au plafond cède sous son propre poids, devenu soudainement infini. Une pluie de fonte, de ferraille et de déchets de fonderie s'abat sur le campement.
Les tentes s'embrasent. La femme débouche la fiole et boit d'un trait. Elle sourit, béate, les bras en croix, alors qu'une poutrelle en acier lui arrache une main. Elle ne sent rien. Elle flotte déjà.
? Qu’est-ce que t’as fait ?! ? hurle l'homme au chapeau en fuyant les débris qui pleuvent.
? J'ai mis la légèreté en bouteille ! Le plafond n'a pas supporté le poids du reste ! Je vous avais prévenus ! Scully, on se tire ! Coin ! ?
Je me relève, je chope une des fioles de "Nectar" qui tra?ne miraculeusement sur une caisse au passage. Pas de pourboire, mais je garde la marchandise.
Je cours vers le fond, vers le Grand Drain. C'est un sas massif, un canon hydraulique avec des rayures hélico?dales.
Derrière moi, le bidonville br?le. Je saute dans le sas noir. Dans un grincement lourd, le cylindre tourne sur lui-même. L'entrée dispara?t, cachant l'horreur et les cris derrière un mur d'acier.
Je suis seul dans le noir, éclairé par la faible lueur du miroir dans ma poche. Je vérifie la notification.
Haut-Fait Débloqué : Say My Name.
Condition : Fabriquer une substance illicite de haute qualité dans un environnement insalubre sans aucun équipement de sécurité.
Récompense : Titre "Pharmacien douteux". +5% de réussite sur les potions addictives, -10% de réputation avec la Garde. +1 point en Alchimie.
Je regarde la notification, incrédule.
La pression commence à monter.

