Je me réveille en sursaut. Encore.
Je suis toujours dans ce monde de merde.
Il pleut. Enfin… il me pleut dessus.
Je tends la main à droite. Sec.
Je me décale d’un pas. Toujours sec.
Je reviens exactement là où j’étais. Pluie.
Comme si le monde avait posé une hitbox de flotte sur ma tronche.
Je tourne la tête.
à ma gauche, une femme est assise près de moi, genoux contre la poitrine. Elle tient une tige, et au bout de la tige, un petit nuage gris. Un vrai. Et il pleut en continu dessous, avec une constance vexante.
Elle reste dans la lune un instant puis me regarde, l’air fatigué, et dit quelque chose en désignant mon feu. Ou plut?t ce qu’il en reste.
Puis, comme si elle venait d’avoir une pensée normale dans une journée pas normale :
? Oh. Pardon. Tu es trempé à cause de moi. J’ai voulu profiter de ton feu mais… il a plu dessus. ?
Je la regarde, puis je regarde le nuage, puis je me regarde, moi.
Je respire lentement.
Je me redresse un peu, juste assez pour ne pas avoir l’air de dormir dans la boue par choix.
Elle a la fatigue des gens qui ont arrêté d’espérer qu’on les comprenne. ?a se voit dans la posture, dans le regard, dans le fait qu’elle ne prend pas de place. Elle existe à c?té du monde, pas dedans.
Elle est plut?t jolie. Et ses yeux… c’est pas “bleu”. C’est une mer enfermée. ?a bouge, ?a roule, ?a vit. Comme si elle gardait quelque chose derrière.
Je la fixe une seconde de trop.
Je détourne les yeux en rougissant. Ouais, même moi je bug devant les jolies filles. Pas besoin d’en faire une histoire.
Je lève la tête, réflexe de lache.
? Quel est ton nom ? ?
Elle hésite, puis répond d’une voix calme.
? Averse. ?
?a lui va trop bien, et c’est un peu injuste.
Je désigne la tige.
? C’est quoi, ce parapluie ? ?
Averse secoue la tête.
? C’est pas un parapluie. ?
? … ok. ?
? C’est un Perpépluie. ?
? Donc… il pleut. ?
? Oui. ?
? Tout le temps. ?
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? Oui. ?
? Même quand il fait beau. ?
? Surtout quand il fait beau. ?
Je reste silencieux une seconde.
J’ai envie de rire, mais elle n’a pas l’air de vivre dans une blague.
? Et donc… tu voulais juste tonifier ma dépression au réveil, ou je peux t’aider d’une manière quelconque ? ?
Elle baisse les yeux.
? Je suis seule. Je m’ennuie. Les gens disent que je porte la poisse. Ils font comme si je n’existais pas. Ou ils me fuient. ?
Elle serre la tige un peu plus fort.
? Tout ce que j’ai, c’est ?a. ?
Je commence une phrase, puis je l’avale avant qu’elle sorte comme une claque.
Je cherche une version moins cruelle.
? Je veux pas juger, et je te connais depuis trente secondes… mais ton gros nuage gris et la pluie permanente, ?a aide pas niveau premier contact. ?
Elle fait une petite grimace. Pas vexée. Juste… résignée.
? Ah. Oui. Sans doute. ?
Elle marque une pause, puis ajoute, comme si elle cherchait une raison de rester là.
? Je t’ai vu près du feu. Ta couleur est différente. Pas comme les autres. ?
Je fronce les sourcils.
? Ma couleur ? ?
Elle hésite, puis fait un geste vague près de ses yeux.
? Comme si tu étais décalé. Comme une tache de peinture fra?che sur un vieux mur. ?
Ok.
?a c’était pas un compliment, j’en suis s?r.
Je me racle la gorge.
? écoute, sans t’ennuyer avec les détails, je viens d’un autre endroit. Je suis paumé. Et j’essaie d’éviter de mourir bêtement, si possible. ?
Je lève un sourcil et je regarde instinctivement… vers le ciel.
? APA ? Du nouveau sur le panneau ? ?
Silence.
Puis, enfin, la voix arrive.
? Bonjour, Murphy. Formule de politesse recommandée. ?
Je soupire.
? Bonjour, APA. T’es content ? ?
? S-suffisamment. J’ai décrypté le panneau. Celui de droite indique : Passage brisé. Celui de gauche : Sentier dangereux. ?
Ok, au moins ?a, c’est clair.
? Murphy. J’ai travaillé t-toute la nuit. Cela a drainé mes ca-capacités. Je serai indisponible jusqu’à ton prochain repos. ?
Je cligne des yeux.
? C’était ta fa?on de me dire “de rien” ? ?
Bzzz.
Plus rien.
Je me frotte le visage, puis je regarde Averse.
? Bon. Je sais pas encore ce que je fais, mais j’ai une proposition simple. ?
Je montre la route d’un geste.
? Tu me guides un peu. Tu me dis ce que tu sais. Et en échange… je te tiens compagnie et je fais semblant de ne pas remarquer qu’il pleut sur moi comme si j’avais offensé un dieu local. ?
Averse me regarde, toujours avec cet air maussade.
? Je… suppose qu’on peut faire un bout de chemin. ?
Elle regarde son nuage, puis moi, comme si elle demandait la permission de m’imposer ?a.
Je hausse les épaules.
? T’en fais pas. à ce stade, je prends ?a comme un super pouvoir. Un super pouvoir chiant, mais un super pouvoir. ?
Elle serre le Perpépluie.
? Je ne peux pas m’en séparer. ?
Je lève les mains.
? Ok. Noté. Sujet sensible. ?
Je n’insiste pas.
? Et puisqu’on est là à parler de trucs bizarres… ?
Je sors la clé de ma poche. Je fais le geste dans l’air. Et je lève la tête, comme un idiot, pour regarder mes menus.
Averse me regarde faire, attentive.
Je sors la brochette de mon pardessus. Je la lance vers le portail de l’inventaire, avec trop de confiance.
Elle traverse… à moitié.
Elle tape un bord invisible, fait un bruit ridicule, puis retombe dans la boue à mes pieds.
Je reste figé une seconde.
Je la ramasse, je souffle, je me force à faire ?a lentement, comme si je manipulais un truc fragile.
Je la passe à travers, sans brusquer.
Cette fois, elle dispara?t.
Dans le ciel, une ligne s’affiche.
Inventaire : Broche à viande. Commun. Niveau 1.
Je range la clé. Je fais un salut ridicule.
Averse applaudit. Un mini clap, comme si elle s’était surprise elle-même.
? Tu es un magicien. ?
Ehhh… je dirais plut?t un magicien de spectacle, pour le moment.
Son air change. Et pendant une seconde, la pluie a l’air un peu moins lourde.
Elle reprend.
? Alors… on doit choisir. Passage brisé, ou sentier dangereux. ?
Je fais claquer ma langue.
? Tsk. Vraiment toutes tes capacités APA...? C'est quoi le mieux ? ?
? Passage brisé. Avec le temps, d’autres chemins se sont dessinés autour. C’est moins… mauvais. ?
? Moins mauvais, c’est mon niveau de confort actuel. ?
Avant de partir, je ramasse quelques cailloux et je les glisse dans l’inventaire.
?a peut faire des munitions.
Ou, vu comment ma vie se passe ici, ?a deviendra des météores qui me tomberont dessus au pire moment.
Je lève les yeux au ciel.
Et je me rappelle que chez moi, lever les yeux au ciel, c’est jamais juste une expression.

